A l’école du Café de la Gare

Marie-Christine Descouard est une actrice lumineuse. Certains l’ont vue aux côtés de Belmondo ou Delon sur l’écran noir de leurs nuits blanches. J’ai eu la chance de la voir dans un petit théâtre du Marais à Paris, l’Essaïon. Quelle belle soirée de fin d’année en 2014, une triple révélation. Je découvrais à la fois l’histoire d’Olympe de Gouges, la voix de Nicole Rieu et l’art très subtil de comédienne de Marie-Christine. Monter une pièce autour de la Révolutionnaire Olympe de Gouges était un vrai pari. Une trinité de femmes dans un spectacle oral, musical et tellurique, réveillant les consciences de Français assoupis dans une période de bouleversements sociétaux était une excellente idée. On n’était pas encore arrivé au mouvement #MeToo ou aux « Gilets jaunes » mais Podemos venait de naître en Espagne et Occupy Wall Street se développait depuis 2011. Cette pièce fait sens dans le parcours artistique de Marie-Christine Descouard car l’actrice a fait partie de la bande de Romain Bouteille, Coluche, Sotha, Patrick Dewaere, Rufus (je ne vais pas tous les citer… ils sont nombreux), le célèbre Café de la Gare à Paris. A la lecture de son livre « Le Café de la Gare, quelle histoire ! », je me suis dit que Marie-Christine avait jusqu’à maintenant eu un parcours cinématographique et scénographique cohérent, détonnant aussi. Je voulais en savoir plus sur les rencontres importantes qui ont jalonné cette carrière. Je lui ai donc posé quelques questions sur différents moments saillants de sa vie créative. Une conversation par téléphone, moi confiné à Lausanne et elle à son domicile de Perpignan.   

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Marie-Christine Descouard en 2014, elle jouait dans « Olympe, réveille-nous! »

Dans toute ta carrière au théâtre comme au cinéma, dis-moi quels sont tes plus beaux souvenirs. Qu’est-ce qui te vient à l’esprit en premier ?

D’abord mon année d’enseignement avec Tania Balachova en 1972. J’ai appris beaucoup de choses pendant cette année-là. Il y a aussi les huit ans passés au Café de la Gare dès 1973.

Pourquoi ces deux périodes ont compté à ce point ?

Tania Balachova était un merveilleux professeur et son enseignement m’a servi tout le temps par la suite.

Bien avant, quand j’avais vu les comédiens jouer au « Café de la Gare », j’avais décidé de faire ce métier. Je n’ai pas dit que je voulais être comédienne, mais j’ai dit : « c’est ça que je veux faire ».

Que dirais-tu du « Café de la Gare » ? Une somme d’individus qui trouvent un style unique pour l’époque ?

Dans mon livre « La Café de la Gare, quelle histoire ! », j’explique ce que c’était que ce « Café de la Gare ». C’est vrai que ce n’était pas un théâtre classique, dans la mesure où on était très libres. On n’écoutait pas un metteur en scène. Romain Bouteille était auteur de nombreuses pièces et il se disait plus régisseur que metteur en scène. Il y avait un texte très écrit au départ, chacun l’interprétait librement, et ensuite on voyait ce que ça faisait. On cherchait d’autres idées pour ce qui était moins bon. Le mot d’ordre c’était une grande liberté d’esprit. Il n’y avait pas vraiment de jugement. On cherchait à ce que l’autre s’épanouisse dans son rôle qui presque toujours avait été écrit pour lui. On était créateur de nos costumes. Il y avait des propositions et de la créativité personnelle, on était tous patron de son rôle. Et après il y avait l’expérimentation du public. Il s’agissait de voir si le public réagissait bien ou moins bien et on ajustait en fonction. Il y avait aussi des moments d’improvisation incroyables.

Vous jouiez avec le public systématiquement ?

Ce n’était pas pour autant de l’interaction, le public était à sa place.

Le « Splendid », cette troupe qui a tant fait parler d’elle pour ses comédies a pris le même chemin que vous? Pourquoi d’après toi ?

Il y avait un esprit vraiment nouveau. Il n’y avait rien de conventionnel, tout était surprenant, on avait besoin de ça, c’était après 68. Cela répondait à un besoin des gens. Il y a eu le « Café de la Gare » dans son genre. Il y avait aussi le « Living Théâtre », le « Bread and Puppet », il y a eu une mouvance comme ça, avec plein de troupes.
Dans leur genre, elles étaient très différentes les unes des autres. Au « Living » par exemple, ils passaient leur temps par terre et souvent à poil, c’était quelque chose qu’on n’avait jamais vu. La liberté au « Café de la Gare », le contact avec le public, l’absence de billetterie, plein de choses faisaient que les gens étaient surpris et s’amusaient beaucoup. Tout ça a fait que ça a créé un nouveau théâtre. Les gens du « Splendid » sont venus nous voir et ils se sont dits «on va monter notre théâtre » et c’est ce qui s’est passé. Puis il y a eu Martin Lamotte avec « La Veuve Pichard ». Ils se sont débrouillés pour louer un endroit et y construire leur théâtre. Coluche a joué plusieurs spectacles avec eux.
C’était révolutionnaire. Pourquoi ça a marché ? Parce que ça correspondait au désir, au besoin des gens de ce moment-là. T’en avais plein qui venaient s’encanailler au « Café de la Gare », ils savaient qu’ils ne s’ennuieraient pas. Il y avait des gens de toutes générations et de tous milieux sociaux, c’était ça qui était étonnant. C’est le premier café-théâtre qui a succédé à ce qu’on appelait les cabarets. Romain Bouteille, Coluche, Rufus faisaient du cabaret autrefois, deux ou trois cabarets par soir et ils se faisaient un peu de sous en y racontant des histoires. Il y a eu ensuite le « Café de la Gare » après 68. Puis d’autres café-théâtres ont suivi.

Jérôme Daubian, libraire en Charente-Maritime a rassemblé dans ce montage plusieurs photos historiques du « Café de la Gare »

Il y a eu des pièces dans lesquelles tu as été engagée. Celle de Jean Rochefort t’a beaucoup marquée, pourquoi ?

J’avais commencé le cinéma et c’est Belmondo qui m’avait présenté à Jean Rochefort sur le tournage du « Professionnel ». Il voulait monter un spectacle « L’étrangleur s’excite ». On a déjeuné ensemble. Il cherchait son actrice, il fallait que ce soit un personnage auquel je pouvais correspondre. Le texte était écrit par Eric Naggar. Il y avait Jean-Pierre Marielle dans cette pièce. C’était une bande que j’aimais profondément. J’avais envie de travailler avec cette bande, j’avais beaucoup de chance. Jean-Pierre Marielle jouait mon mari, dans l’histoire très farfelue de cet étrangleur qui s’excitait, et puis il y avait Richard Anconina qui jouait pour la première fois au théâtre. Bernard Le Coq démarrait. Et Jean Rochefort mettait en scène. J’ai passé une période formidable de répétitions et de représentations avec eux, l’un des plus beaux souvenirs de théâtre avec « La plus gentille », pièce jouée au Théâtre de l’Atelier, écrite par Romain Bouteille, pour Romain et moi.

Parle-moi enfin ce spectacle musical et oral avec la chanteuse Nicole Rieu, « Olympe, réveille-nous ! » commencé en 2015.

Nicole Rieu, qui s’était passionnée pour ce personnage d’Olympe, avait déjà écrit une chanson sur elle. Elle m’a demandé de faire des recherches sur son travail. Donc, j’ai écrit un texte qui parle de sa vie et de son œuvre. Elle y a intercalé des chansons qui existaient déjà et d’autres qu’elle a écrites sur le Couple, l’esclavage des Noirs, le Code pénal et beaucoup d’autres choses très révolutionnaires. J’ai fait un travail d’adaptation. Nicole avait besoin d’une actrice. Elle m’a demandé de le faire. C’est un spectacle superbe. Il n’a pas marché autant qu’il aurait dû. Il est pourtant d’une grande actualité. Olympe est connue et méconnue dans l’histoire de la Révolution française. Ce fut un grand défenseur de la Révolution mais en ne choisissant pas de camp particulier, elle a mécontenté beaucoup de monde. Elle s’est fait détester. C’était une femme, elle se croyait tout permis, elle était téméraire. Par exemple, quand elle parle des rapports hommes-femmes, elle a pu se faire haïr par les femmes qui ne voulaient pas changer leur statut de femme soumise et de femme d’intérieur. Elle était très pure dans ses intentions mais elle s’est attaquée à des morceaux énormes… Changer l’attitude des femmes envers les hommes, des hommes envers les femmes ! Quant à l’esclavage, il était florissant à l’époque… Des morceaux énormes pour une petite bonne femme charmante qui voulait tout bouleverser et qui voulait dire des choses justes pour être entendue.


Recueilli par David Glaser

« Le Café de la Gare, quelle histoire ! », à commander ici ou sur le site des Editions du Cherche-Midi.


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