Pionnier du rap suisse (2e partie)

Suite de notre interview-portrait de Laurent Biollay. Le batteur lausannois raconte ses quelques premiers pas couronnés de succès dans un premier temps: Mad Whisper. Les « Red Hot » romands marche à l’adrénaline, à l’énergie et aux lyrics anglais. Une maison de disques française sent le bon coup. Mais voilà, un groupe de rap mythique va venir bouleverser les plans de « Bio ».

Les choses se mettent en place en 1991 pour Mad Whisper comme un rêve qui est en train de se réaliser. Patrick David, manager d’un label indépendant lausannois, est décidé à aider le jeune groupe. Le festival du Printemps de Bourges 1992 s’offre à Mad Whisper et va ouvrir des portes y compris en Suisse. L’antenne suisse de festival de découvertes a choisi Mad Whisper à l’occasion d’un Tremplin sur la Côte vaudoise. En sort des sentiments contradictoires, une grande maison de disques française montre son intérêt mais il faut chanter en français. « Mais ça ne s’est pas fait, l’album de Mad Whisper est sorti avec des lyrics en anglais en 1992. On a fait pas mal de dates en 1992 jusqu’à mi-93, période où je vais faire des choix importants pour la suite de ma carrière. »

En parallèle de Mad Whisper, Bio a fait la rencontre de Sens Unik après une audition positive avec le groupe. «Cela s’est passé rue St-Martin, dans les locaux de répétition de mon père. Sens Unik est venu m’auditionner. Ils ont été convaincus et mon premier concert avec eux a eu lieu à Neuchâtel à la Case à Choc. C’est mon premier concert, je me rends compte alors de la notoriété du groupe, avec ces jeunes qui demandent des autographes à Carlos, Just et Rade… »

Les premiers clips de Sens Unik commencent à tourner sur les ondes franco-suisses de M6 et d’autres chaînes ouvertes au rap. La présence de chaînes françaises a beaucoup joué dans l’éclosion du groupe des deux côtés du Lac Léman et du Jura. « Rapline » sur M6 a notamment montré son intérêt. L’émission, à cette époque, avec le programme américain « Yo ! MTV Rap », est une référence dans le monde du hip-hop en pleine ébullition. L’audience de M6 est colossale du matin au soir, le « pionnier du rap » à la TV s’appelle Olivier Cachin. Olivier est le présentateur de Rapline. Il est au rendez-vous chaque week-end pour mettre en avant ses découvertes de rap en français. « C’était un fan de rap et il a soutenu Sens Unik. Il est venu à Lausanne pour nous voir dans notre studio. On voyait nos gueules à Paris à la une du magazine l’Affiche… Je débarque dans ce milieu hip-hop et je découvre tout ça d’un coup. Tout est nouveau pour moi». 

Concerts en Allemagne

A cette époque Just One, Carlos et Rade composent un groupe qui n’en est qu’au tout début de l’aventure. Une histoire qui va faire voir du pays aux Lausannois, en Suisse d’abord puis en France, en Allemagne et dans plusieurs autres pays d’Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord. « Je suis arrivé dans le groupe fin 1991 pour les dates de la tournée du premier album « VI ème sens », avec tous ces concerts en Suisse.» Mais cette saison 1991-92 est un tremplin qui propulse Sens Unik sur un territoire géographique beaucoup plus large. « En 1992, Sens Unik sort « Les Portes du Temps », c’est là que le succès a vraiment commencé à se faire sentir car soudainement les germanophones, intéressés par le rap en français, ont commencé à avoir de l’intérêt pour nous. Donc on a tourné en Suisse allemande et en Allemagne. Ce n’est pas si étonnant car ils aiment tous la langue française même s’ils ne la comprennent pas forcément… »

C’est alors que BIO qui vit encore chez ses parents et est toujours aux études se pose tout un tas de questions. « Je dois faire un choix. Je suis au Conservatoire, donc soit je continue les études, soit je profite à fond de l’opportunité de faire des concerts et d’apprendre la vie de musicien sur la route… » Le Conservatoire est de trop dans ce chemin qui est pavé de grands rendez-vous : « j’ai envie de faire des concerts, de faire de la musique avec Sens Unik… Mon père m’a dit qu’il n’y avait jamais eu de groupes suisses qui ont marché ici ou à l’étranger. Il y a eu les Young Gods ou Yello, des groupes de référence de chez nous. Il m’a finalement dit « ok ». mais tu te démerdes… »

Et on sent BIO à la croisée des chemins. Les événements positifs s’enchaînent en 1993, on y reviendra en détails plus loin. L’album « Chromatic » de Sens Unik fait un carton. Il s’agit de leur troisième album (deuxième si l’on considère le format de « VIème sens » considéré comme EP). Mais il y a un événement qui va changer la façon de voir les choses de BIO.

« A la fin de l’année, je me fais virer de Mad Whisper, ils ont dû faire un choix. Ils avaient la possibilité de continuer avec un autre batteur. Se faire virer d’un groupe où on a ses potes, ce n’est jamais très agréable. Je leur en ai voulu, ç’a été chaud pendant plusieurs années. L’avantage, c’est que je me suis mis à 100% avec Sens Unik. Pour la petite histoire en 1996, j’ai fait le dernier concert de Mad Whisper. Mon pote Antoine Salem, le guitariste partait faire Berkeley School of Music. Antoine a enchaîné avec une vingtaine d’années de vie aux Etats-Unis, d’abord à Boston puis à Los Angeles où il exerce la profession de musicien. L’autre guitariste s’appelle Samuel Vouga. Il est aujourd’hui à Londres, il est aussi compositeur. » Aujourd’hui les trois musiciens sont toujours proches.

Dix heures par jour dans le local

BIO se sent donc en pleine confiance pour se donner à fond dans le projet Sens Unik. « Sachant que personne n’avait fait ça ici auparavant, ça te donne une autre énergie. A 20 ans, tu as cette insouciance qui te booste à 200%. J’ai eu l’occasion de comprendre le métier sur la route. Ma mère suivait l’avis de mon père. Le manager de Sens Unik, Patrick David a peut-être parlé avec eux mais ça je ne l’ai jamais su… Je le voulais vraiment ce job ! J’ai continué à passer dix heures dans mon local pour bosser encore plus fort et pour leur montrer qu’ils avaient raison de me faire confiance. »

New-York, un épisode unique

Laurent Biollay va pouvoir se concentrer sur un seul et même projet et il est en plein essor : Sens Unik. Le grand voyage aux Etats-Unis a été fondateur. L’année 1993 a été excessivement riche en événements, retour sur une expérience exceptionnelle dans une vie, New-York : «avant notre départ, on joue à Saint-Gall sur la grande scène et on fait Paléo… Le lendemain, on partait pour New-York au New Music Seminar, à l’Irvine Plaza pour une soirée du label Giant Step et après à Montréal aux Foufounes Electriques… On ne se rendait pas compte mais c’était notre premier gros voyage à l’étranger. New York, c’est La Mecque du rap ! On a eu de la chance car on avait entendu parler d’une date de NTM qui ne s’était pas bien passée. Bon nous, on n’était pas dans un truc « underground » où les quatre seuls blancs de la salle sont sur scène… Ce premier voyage à New York est incroyable car cette ville respire la musique. Les musiciens sont partout dans la rue, j’ai vu par exemple un trompettiste qui jouait à Grand Central… A Central Park, un groupe jouait un dimanche après-midi… on propose à un gamin de 8 ans… Il tient la batterie et tout le groupe, le chapeau tourne et tout est donné au gamin à la fin. C’est génial. Tu te sens bien en tant que musicien quand tu vois ça. La musique ici est respectée, elle est culturelle… »

L’expérience new-yorkaise a conforté Laurent dans son choix et cette-fois, j’étais sur le côté visuel du truc… mais je n’avais pas toutes les responsabilités qu’avaient mes collègues. Ça m’allait bien finalement, j’avais la reconnaissance du groupe petit à petit. Au sein de Sens Unik, nos liens sont forts. On enchaîne avec des dates en Finlande, en Espagne. On a fait 150 dates en tout, on était disque d’or avec 25 000 disques vendus pour « Chromatic ».

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Sens Unik en live un vendredi soir avec Dee Nasty à la célèbre Dolce Vita de Lausanne

Ayant arrêté les études, BIO s’est fait tout seul. « J’ai eu souvent des mauvais regards de la part des musiciens qui sortaient des écoles, des regards condescendants du genre « tu fais du rap… » D’autres personnes me demandaient si j’étais devenu riche, si j’avais une villa, quelle voiture je conduisais… Des gens ont eu la critique facile, on se prenait des remarques : « vous n’aidez pas les petits jeunes », ce genre de bêtises… Moi je m’en foutais, tous les trois-quatre jours, on était sur la route et je voulais leur dire « je vous emmerde, j’ai pas de diplôme en musique… moi mes diplômes, c’est des disques d’or et les autres récompenses… »

En France, le hip-hop est en plein développement et il n’y a pas plus de quinze groupes à tourner au début des années 90. Mais le travail pour Sens Unik se fait de Suisse et BIO reste très concentré, travailleur, consciencieux. « Après « Chromatic », je me mets à fond sur Sens Unik, je vis correctement, je suis encore chez mes parents, je mets encore de l’argent de côté. Je fais attention. Je veille à dire bonjour à tout le monde car je savais que ça pouvait s’arrêter du jour au lendemain. Je mesurais ma chance. L’argent : je le gère ! Ainsi, s’il y avait une période qui n’allait pas, je me suis dit qu’il fallait que je puisse m’en servir. J’ai été éduqué d’une certaine façon, je ne suis pas un flambeur. De 1993 à 1995, j’avais une place de rêve. Sur scène, je gagne la même chose que les autres, je donnais mon avis mais je n’avais pas la responsabilité des autres. On gagnait très bien notre vie. Je n’avais jamais eu à courir les cachets pour réussir. Mes parents recevaient un petit loyer de ma part. Comme en tournée, tu ne dépenses rien, on te file 30 francs par jour pour manger, tu rentres avec plus d’argent que quand tu es parti, c’est très agréable. J’utilisais ce dont j’avais besoin, je mettais mon cachet sur un compte… je voulais faire ce travail le plus longtemps possible. »

Les trois glorieuses

« De 1993 à 1996, ce sont trois années où, matériellement, ça va bien. En 1996, « Tribulations » est fait à New York, ça marche très bien en Suisse pour Sens Unik (8ème au Top Albums), pour moi c’est le meilleur album, parce qu’il sonne très « New York ». Il y a une fraîcheur, un côté énervé, je crois qu’il marche bien même si c’est vrai qu’il est plus sombre. On trouve un tube radio dessus, c’est « Paquito ». On fait un gros clip qui coûte cher… on va à Paris, ce sont des journées longues. Mais ça fait partie du job… le renvoi du danseur Osez va changer ma place dans le groupe. J’étais là, j’étais présent, quelque chose s’est vraiment débloqué. C’est un des premiers albums où il n’y a plus de beats dessus et que tout est fait par le batteur. En studio, Just One s’occupait des beats, il a toujours été un bon beatmaker. Après je devais les jouer ces beats, c’était idéal pour moi. Toute cette période à jouer sur les beats, c’est ce qui fait que je joue un peu comme une machine. A l’époque, je faisais tout pour être au dessus des machines. J’ai créé un style et un son grâce au rythme que je produisais sur ces beats. Tous ces concerts ont fait que j’ai pu en arriver là, il n’y avait pas de clicks, pas de métronome dans les oreilles.» Ce n’est pas courant d’entendre un des batteurs de hip-hop les plus réputés dévoiler un de ses secrets de fabrication, mais BIO ne s’en cache pas, il a tout appris en répétant, répétant encore et en écoutant des disques en live. « En fait, j’ai appris à jouer sur des disques live. J’achetais des albums en concert et je jouais dessus à fond. Du coup, je pouvais me jauger, j’avais l’impression d’y être. Ce jeu, tu y vas, jusqu’au bout et tu as les récompenses avec les applaudissements à la fin de chaque morceau (rires). »

Par David Glaser

Laurent Biollay a joué sur l’album « Sincèrement » sorti en octobre 2019 chez Universal Music et s’est classé dans le TOP 20 des ventes physique et téléchargement d’albums en Suisse dès la première semaine de sa sortie. BIO est le batteur de sa sortie. 

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