HAPPY CHRISTMOZ

Noël est en avance. Sous le cactus, un « best-of » d’épineuses mises en garde contre les vices de nos congénères, contre les maux récurrents de notre société, un concentré d’une vision pessimiste de notre monde chahuté, un pamphlet où le sexe, le pétrole et le rock n’roll sont convoqués. Un album de Morrissey est toujours un événement. Parfois, c’est une déception, souvent on peut aussi y trouver son compte, c’est largement le cas ce jour et je vais tenter de vous expliquer pourquoi. Le site Suississimo a commencé à exister grâce au chanteur des Smiths qui a accordé à plusieurs reprises une interview par écrit. C’est donc tout naturellement que l’on continuera à suivre l’oeuvre d’un des meilleurs songwriters des 20e et 21e siècles.

L’album est intitulé « Low in High School ». Avec cette étiquette, Morrissey ne fait pas dans la nouveauté, l’éducation (« The Headmaster Ritual »,  « Staircase at the University »…)  fait partie des thèmes récurrents utilisés par le chanteur. L’album contient 12 titres et pourrait se retrouver bien seul sous le sapin, faute de paquets cadeaux assez complaisants pour lui tenir compagnie. Dans « Low in High School », Morrissey sort les couteaux et remue dans les plaies de notre monde avec nonchalance, le thème de la sortie (du Royaume-Uni de l’Europe, de celle raté de peu de l’Ecosse du Royaume-Uni…), l’exclusion, la jalousie, la domination des puissants, le mal du pays, le racisme, les grandes gueules tombées lors des révolutions récentes… Alors rien de nouveau pour le Moz sous le soleil de Mexico? Non, au contraire, le chanteur projette ses envies de musiques avec un choix de productions assez bien senti et une sélection de punchlines qui ne soignent ni n’épargnent aucun fossoyeur de notre année 2017. Il y a de la dissidence dans les morceaux de « Low in High School », une envie d’en finir avec le format pop.

On l’entend, et c’est nouveau, Morrissey ose se démarquer de ce qu’on attend de lui, quitte à bazarder quelques textes en les plaçant sur des compositions musicales médiocres. Politiquement, il prend la liberté de bâcher l’antisionisme de base – et on ne parle pas ici d’antisémitisme, mais bien juste du désir de certains juifs de retrouver une terre où vécurent leurs ancêtres dès le début du 1er millénaire avant JC. Il se moque assez bien des récriminations potentielles qui pourraient arriver de la communauté pro-palestinienne qui ne comprend ni n’accepte la domination d’Israël, aidé des Etats-Unis, à Gaza ou dans les territoires occupés de Cisjordanie. C’est une Israël désirée qui est décrite par un Morrissey particulièrement tranché. A l’heure du regain de tension entre le Liban, la Syrie, l’Irak, l’Iran et l’Arabie Saoudite, on appréciera le sens du timing. On ne peut s’empêcher de revoir dans la discographie du chanteur un attrait pour la géopolitique qui lui faisait défaut les premières années de son parcours solo. Le virage a eu lieu avec « You Are The Quarry », et la chanson « America Is Not The World ». Dans son dernier album, le chanteur installé en Suisse, nous donne un cours de géopolitique très personnel, plutôt en dehors du spectre classique du jeu politique. Le refus des élites le place cependant plus du côté de Mélenchon et de son « dégagisme » affirmé ou de Bernie Sanders et sa lutte anti-nantis, les deux derniers leaders à avoir animé en France ou aux Etats-Unis la fronde largement anti-Wall Street, anti-establishment lors des présidentielles des deux pays. Mais les sympathies affichées du Mancunien pour le parti UKIP donnent justement matière à provoquer un débat sur ce que l’artiste anti-royaliste est devenu sur le fond, un ancien militant de la cause travailliste attiré par les dorures du showbiz, en gros un paradoxe ambulant d’1 mètre 80 et agaçant à force de jeter le trouble sur le peuple de gauche qui l’a soutenu jusqu’à aujourd’hui. A travers ses déclarations, l’homme socialement ouvert qu’il était à l’époque des Smiths, s’est radicalement refermé. Certains parleront d’aigreur, d’autres de déraillement. Je pense personnellement qu’il s’agit d’une tentation de provoquer qui n’a jamais été aussi forte chez un artiste inscrit à jamais dans les marges, capable de revenir au centre du débat à la faveur de déclarations parfois à côté de la plaque. Capable de prendre fait et cause comme personne pour la protection des animaux. 

Musicalement, depuis que Morrissey a lâché le lasso de ses musiciens, ses deux fidèles lieutenants Gustavo Manzur et Mando Lopez proposent des pas de côté hispanisants. Pourtant « Low in High School » projette une lumière blafarde sur le walkman numérique, avec des riffs de toute-puissance, convoquant en écho des chansons de « Your Arsenal » comme « Glamorous Glue » ou encore les tempétueux riffs de « Southpaw Grammar » ou de « Years Of Refusal ». Morrissey jette son énergie dans un déluge rock et mélodieux d’entrée de jeu comme pour marquer son territoire. Le doberman enragé a faim de dire et de décrire, accentuant avec l’aide de Joe Chiccarelli les nuances instrumentales et les fulgurances vocales alternativement sur cet album imparfait (mais justement intéressant pour cette raison). Morrissey n’a jamais été un artiste régulier dans son parcours solo mais force est de constater que « Low in High School » se place parmi les 5 meilleurs albums pour moi, le classement est comme suit (1) Your Arsenal, (2) Ringleader of the Tormentors, (3) Vauxhall & I, (4) Low in High School, (5) Viva Hate.

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L’ALBUM TITRE PAR TITRE, NOTE GÉNÉRALE (4/5)

« My Love, I’do Anything For You » 4/5: une entrée en matière marquée de stridents barrissements d’humanoïdes pachydermiques, on applaudit des quatre pattes. Morrissey se promène sur cet hymne aux trompettes fièrement placées au premier rang. De la bonne matière. Le son de ce début d’album place le rôle du directeur musical Boz Boorer et du producteur Joe Chiccarelli au centre des opérations, on apprécie la fusion des genres pop et rock dans ce qu’il y a de plus classique. Les effets sonores de la production apportent ce décalage que l’on va retrouver à plusieurs reprises sur l’album. Les deux faiseurs de sons en chef désignés pour les deux derniers albums « World Peace is None of Your Business » et pour « Low in High School » lâchent les chevaux avec des guitares en formes de lances de chevaliers, enflammées, brillamment travaillées. On retrouve le Morrissey bravache des années 2000 avec les albums « You are the Quarry » ou « Ringleader of the Tormentors », une sorte de confiance dans le combat, une morgue, une anticipation pour satisfaire des nostalgiques d’un Moz à la parole libérée et libérale, lui qui a plutôt viré eurosceptique et nationaliste (cf. ses références étonnantes à l’occasion d’un concert pour BBC 6 Music à Maida Vale).

« I Wish You Lonely » 3/5: morceau plutôt répétitif. Morrissey sombre dans la facilité d’une ritournelle déjà vue. C’est un regret que de voir l’auteur placer cette composition aussi tôt dans l’agencement mais pas grave. Le côté lancinant de la chanson « I Wish You Lonely » renforce l’effet de fatigue du narrateur d’un environnement socio-politique mondial qui ne change plus depuis des années, des siècles. Guitares bien en avant, les gémissements font suite au refrain avec une certain sens du placement. Morrissey vient de « trasher » les idiots qui ont donné leur vie… le doigt sur la couture du pantalon à un gouvernement méprisant. « You fool! ». Martial, enragé, le conteur ne se calmera pas tout au long de ses douze chansons. C’est bien ce qu’on attendait de lui.

« Jacky’s Only Happy When She’s Up On The Stage » 3/5: une introduction qui rappelle l’intro de « The Father Who Must Be Killed ». Tout le monde se barre vers la sortie répète le chanteur en toute fin de chanson, référence évidente au Brexit? Sans doute. Aux Vénézuéliens qui quittent leur pays en ruine économiquement, aussi. Mais qui est donc cette dame seulement heureuse une fois sur scène? Un avatar féminin de Morrissey? Peut-être ou pas, ce n’est pas le plus important. Ce deuxième single qui envahit déjà les réseaux sociaux avec ce clip aux paroles défilantes pose cette question: y a-t-il encore chez Morrissey des volontés de garder une place au Panthéon des auteurs de pop britannique orchestrée des années 1990/2000 à la manière des Manic Street Preachers ou d’Elbow? Outre l’anachronisme de la proposition avec ce single, ce n’est pour moi pas la meilleure façon de faire de Morrissey dans ce onzième album. On en sort avec un sentiment mitigé. Mention spéciale, cependant, aux voix d’enfants compilées dans l’outro, un artifice déjà tenté sur « The Youngest Was the Most Loved » il y a une dizaine d’années.

« Home is a Question Mark »5/5: « Ma maison est un point d’interrogation, un endroit que je n’ai pas été fichu de garder… » chante Morrissey. Une interrogation autobiographique, à n’en pas douter quand on connaît la facilité du Monsieur de ne pas rester trop longtemps au même endroit depuis qu’il a entamé une carrière solo (Etats-Unis, Irlande, Italie et Suisse sont quelques-uns des pays où il a élu domicile en dehors de l’Angleterre). Une chanson ample et généreuse, imagée avec humour… « mets tes jambes autour de ma tête pour m’accueillir si jamais j’arrive à me poser », conclut-il. Je salue la production très bien réussie pour servir des paroles aussi habiles dans la métaphore et l’ironie, avec des grelots d’un Santa Claus imaginaire en jingle récurrent.

« Spent the Day in Bed » 5/5: Sans doute le meilleur single de Morrissey depuis « I Want To See The Boy Happy ». Sans doute aussi le morceau pop le plus affirmé de l’album, permettant au chanteur de faire jeu égal avec des grands de la « chart-music » comme Guy Chambers ou Mort Schuman. Une mélodie somme toute assez simple, des mots qui parlent à tous et qui nous renvoient à une réalité quotidienne angoissante, faite de travail harassant effectué la peur de se faire virer. On imagine les programmateurs musicaux des radios empruntés à l’idée de passer ce single anti-médias et peu ironique pour le coup. Mais le single a été performant, notamment en Angleterre et en Ecosse. Pour voir la chronique complète de ce premier single, allez ici.

« I Bury the Living » (4/5): 7 minutes 25 avec une longue intro electrorock angoissante. Le magma sonore sert une chanson sur les soldats qui jouent le jeu mortel des puissants. Morrissey y place ici son peu de respect pour les inféodés de toutes les nations. On pense à l’US Army, capable de débarquer sur des preuves factices en Irak pour s’enliser dramatiquement, sans que le pays ne trouve à redire presque quinze ans plus tard au moment de voter pour une « va-t-en guerre » notoire ou un illuminé du monde de l’immobilier. Le questionnement y est assez pertinent, pas sûr que les militaires de profession se retrouvent dans cette description assez cruelle. La fin de la chanson propose une sortie amusante sur sons de guitare claire, « c’est marrant comme le monde reste tel qu’il est, malgré la perte de notre John ». Le guilleret « la-la-la » qui vient prolonger cette phrase renforce le malaise d’avoir à pointer du doigt la responsabilité de ceux qui n’ont pas choisi d’objecter consciencieusement, de déserter ou de placer l’armée de métier dans un placard avec porte blindée.

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« In Your Lap » (4/5): Dans une expression simple, Morrissey raconte que les gouvernements de pays arabes ont valsé, mais que la volonté du narrateur est de finir la tête sur les cuisses du partenaire. Sexuellement explicite, la chanson n’en est que plus intéressante mélodiquement. On apprécie la mélancolie légère s’extrayant du morceau, avec ajout d’artifices sonores, de vagues de percussions longues et doucereuses, de voix lointaines confondues dans l’écho du riff d’une guitare. Magnifique interprétation et certainement une des compositions les plus troublantes de « Low in High School ». Le thème de la contestation antiétatique revient en force une fois de plus, à croire que c’est une obsession. En tous les cas, on aura compris que les médias laminés dans « Spent the Day in Bed » constitue un terreau fertile pour le songwriting de Morrissey.

« The Girl From Tel-Aviv Who Wouldn’t Kneel » 5/5: un morceau dont la couleur musicale se situe quelque part entre le boléro et le tango, faisant un écart vers une musique quasi-arabisante vers la fin. La chanson en elle-même est une merveille d’assemblage d’influences. Morrissey donne les clés de la compo à un Gustavo Manzur inspiré, avec accordéon diatonique pour relever le tout. La fille de Tel-Aviv est en réalité une résistante au machisme local, une refuznik du paternalisme hébreu. On est dans une description assez jouissive de la libération des femmes, dans de l’anti-weisteinisme poétique. Morrissey, c’est nouveau, laisse le Mexique ou la Scandinavie, deux de ses lieux de prestation préférés pour honorer une partie du globe très troublée politiquement, plaçant une analyse assez brute et simpliste sur des terres fertiles en pétrole… Si c’était aussi simple que ça, cette chanson pourrait être enseignée au collège pour relever le niveau des cours d’histoire et de géo, ou pas.

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« All The Young People Must Fall In Love » 2/5: un titre à placer dans la catégorie des morceaux inoffensifs. La tentative d’ouvrir l’écriture à un mélange parler/chanter passe moyennement. Pas de tournerie extatique ici, pas de texte emballant, on passera sur ce morceau de musique difficilement acceptable dans un ensemble si équilibré. Dommage mais il remplit parfaitement son rôle de titre de transition. Il est à noter que les morceaux les moins tranchants de l’album sont signés du collaborateur le plus fidèle de Morrissey depuis 1991, le guitariste Boz Boorer. A noter aussi que le deuxième guitariste Jesse Tobias a été moins sollicité que d’habitude sur « Low in High School ». On pourrait presque parler d’usure pour l’éphémère guitariste des Red Hot Chili Peppers et pour le guitariste-en-chef qui a sécurisé l’énergie rockab’ et garage de Morrissey pour la tournée « Kill Unkle » et pour le très réussi « Your Arsenal ».
« When You Open Your Legs » 5/5: Voici une proposition colorée où le crooner flirte avec le style de ténor latino que vous auriez pu croiser dans des soirées chaudes parisiennes (Luis Mariano, sors de ce corps!) à une époque lointaine où le plaisir de monter haut dans les aiguës n’est pas considéré comme homo-érotique. Cependant, Morrissey reste dans un registre de baryton mais ne lésine pas sur les effets de style grandiloquents, voire décadents dignes des plus grandes excentricités des frères Mael des Sparks. Morrissey ajoute une touche de légèreté supplémentaire avec des sifflements, plutôt marrante ici. On sent l’envie de ne répondre à aucune forme de mode actuelle dans la composition. Le Suisse d’adoption joue ici une partition qui en rappelle une autre tellement appréciée, dans les années 80, à l’époque des Smiths sur des singles comme « Vicar in a Tutu » ou « Girlfriend in a Coma »: cet art de narrer une histoire extravagante, désopilante ou horrible avec cette légèreté inspirée, c’est du Morrissey 100% authentique et approuvé au contrôle qualité.

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« Who Will Protect Us From The Police? » 1/5 Le t-shirt fièrement arboré par les musiciens Boz Boorer, Jesse Tobias, Mando Lopez, Gustavo Manzur et Matt Walker lors du concert du Hollywood Bowl démontre un certain talent pour « marketer » le contenu de l’album. Moz en maestro du merchandising, ce n’est pas nouveau. Mais la chanson a quelque-chose de désarmant musicalement avec un maelstrom de boursouflures mélodiques qui la rendent assez faiblard. La référence au Venezuela en crise d’autoritarisme et au fond du trou économiquement est à saluer en ce jour de cessation de paiement de la dette. Après tout, c’est assez stimulant de voir Morrissey nous faire passer du Proche-Orient à l’Amérique du Sud en quelques chansons avec systématiquement une prise de position liée à la situation du pays cité en chanson. Mais pour cet exemple précis, cette posture ne suffit pas à sauver le morceau d’une catégorie de laquelle il ne devrait pas sortir, la secondaire voire la tertiaire.
« Israel » 5/5:  Roulement de batterie comme un rafale d’uzi au ralenti, Morrissey avance dans l’obscurité de Yad Vashem une nuit de Yom Kippour pour raconter l’histoire du pays rêvé par Theodor Herzl et concrétisé par David Ben Gourion. Avec « Israel », la litanie est aussi forte que dans le « Israel » de Siouxsie & the Banshees et la prise de position beaucoup plus politique que poétique. La musique dramatiquement orchestrée par le piano de Gustavo Manzur est une sortie idéale à un album-pamphlet comme l’annonçait « Spent the Day in Bed ». Le piano, l’ambiance, les effets percussifs, tout est ici réuni pour propulser l’auditeur dans un film noir assez brut de ce qu’Israël représente aujourd’hui à l’heure de la disparition de sa gauche et de l’émancipation des politiques très peu pacifiques de Benjamin Netanyahu et de son gouvernement. Le chanteur habitant la Suisse, une sorte d’équivalent d’Israël dans sa construction politique… la guerre en moins, avait déjà tenté avec « World Peace is None of Your Business » de poser un regard acide sur la façon dont les grands de ce monde voient les citoyens-votants, il réussit là le tour de force de prendre la défense d’une démocratie complexe qui ne laisse plus trop de place à un règlement du conflit armé qui la ronge depuis la création de l’Etat en 1948.

Morrissey – « Low in High School » (Etienne Records/BMG), sortie mondiale le 17/11/2017. Distribution suisse/promotion Phonag/TBA. Merci à Valentina Stefania.

Photo de couverture de Morrissey par Renaud Monfourny,  dans la cadre de sa série « Morrissey and the Dummies », six portraits réalisés à Londres en 1991. Le photographe est exposé à La Datcha, quartier du Flon à Lausanne, jusqu’au 2 décembre.

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Par David Glaser, zieggla@gmail.com

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