LA RÉSURRECTION DU ROCKER

Guitare et piano croisent le fer dans un ballet délicieux, un va et vient discret comme un léger clapotis de la pluie, imaginaire dans une photo noire et blanc de William Eggleston. On n’est pas à Memphis, ni à Melbourne mais bien à Zurich ou Paris ou Londres. Ce dimanche soir Nick Cave couche les premières paroles de Jubilee Street sur ce matelas douillé que l’ange-protecteur Warren Ellis produit en jouant avec douceur, à ses côtés. Les Bad Seeds sont un clan, mais un clan qui inclut. On est dans un concert des Bad Seeds comme on est dans un avant-match à Liverpool où toute l’histoire anglaise résonne dans les murs du temple d’Anfield, tout est majestueux et respectueux, « You’ll never walk alone » pourrait avoir été écrit par notre héros du soir. Nick Cave chante pour les Genevois et le reste de la Suisse occidentale, la France voisine et les fans du maestro. Chronique d’un fan du chanteur et de sa discographie remarquable par sa richesse et sa cohérence, sa poésie et sa crudité, sa puissance et son potentiel addictif. 

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«On Jubilee Street, there was a girl named Bee… » Comme une caresse, l’histoire de Bee réapparaît comme un ressac sur ce riff coulant, soutenant le gospel du prêcheur australien, on aime la touche très subtile du poète les doigts dans l’encrier, les idées vissées au porte-plume, la coiffure et la mise romantique, élégante. L’intonation du « raconteur » venu célébrer sur cette tournée européenne plus de trois décennies de rock et de poésie, de murder ballads et de ghost stories, en écho à ce coffret soigneusement compilé nommé « Lovely Creatures » a quelque-chose de rassurant. Une galerie de personnages que le maître de cérémonie incarne avec classe et théâtralité va défiler devant vos yeux ébahis de spectateurs passionnés, l’homme dans son costume cintré sera le maître de cérémonie d’un rituel immuable, un concert de Nick Cave and The Bad Seeds est une procession. Cave n’a pas fini de régaler ces prochains jours, on le reverra ce lundi à l’Arena et il continuera à battre le pavé des plus belles scènes comme un cadeau à ses admiratrices et admirateurs. Il y donnera deux heures ou plus de son être aux fans sans compter. De quoi prendre son pied avec le plus grand créateur de rock lettré et inventif. Les Bad Seeds ont marqué de leur empreinte une fois plusieurs générations de fans de rock, de Lou Reed à Patti Smith en passant par Tom Waits et Thom Yorke. Avec Nick Cave, on est en territoire très amical pour la musique qui ne se laisse pas dompter, on pense à PJ Harvey, on pense à Björk, on pense aussi à Kate Bush et à cette façon de ne se laisser dominer par rien d’autre que sa folie créatrice. On connaît la passion des Romands pour And Also The Trees ou Swans, voici une autre référence venue des années 80 et qui a la faveur de notre pays, les Bad Seeds lui rendent bien.

On note des titres puissants joués au fur et à mesure que la tournée se déplie. « Push the Sky Away » joué à Londres avec le chanteur de Primal Scream Bobby Gillespie croisé dans le public. L’ancien batteur de Jesus and Mary Chain, parfait contemporain de Nick Cave se délecte d’être le merveilleux partenaire pour le héros du soir. On reste entre amis avec les Bad Seeds. Il y a plusieurs milliers d’amis ce soir et Nick déambule dans les rangs, il aime ce contact direct. On est dans une ville britannique qui incarne parfaitement la poésie de Nick Cave, dans une ambiance automnale très chaleureuse alors que le mois  septembre dans O2 Arena en fusion, on pourrait s’attendre à un tente magique pour repousser les éléments hostiles d’une Angleterre humide, on est plutôt dans un temple de l’amour partagé et le geste de Nick à l’attention du leader de Primal a des airs de passage de témoin sacré un soir de juillet 2012 à l’occasion d’olympiades de rêve. Pendant « Stagger Lee », Nick Cave invite le public londonien sur scène dans un cérémonial généreux, grandiloquent même. Sur scène, entouré par ses ouailles, Nick Cave donne tout, chaque goutte de sueur semble tout droit sortie de son cœur. Encore un exemple de cet échange permanent, parisien cette fois où le Zenith respire au rythme du gospel coloré du chanteur, applaudissant pendant « Jubilee Street », se taisant pour laisser la magie résonner sous la toile de tente peu fidèle à une restitution claire et respectueuse. Les rangées de fans enamourés prêts à jouer le jeu jusqu’au bout de la nuit a quelque-chose d’unique.

Nick Cave est un magicien des mots, un ambianceur élégant qui n’hésite donc pas à descendre dans l’arène pour impliquer ses apôtres. Il avait préparé son cher public à des retrouvailles avec une discographie fantastique, cohérente.  « Lovely Creatures » parle de « toutes ces personnes que j’ai connues, aimées, avec qui j’ai travaillé. Et, donc, à toutes ces chansons qui sont nées de ces rencontres » raconte Nick Cave à Télérama. A propos du constat qu’il a fait devant sa sélection de 45 chansons pour le coffret, il ne les a pas trouvées superbes ces chansons, non, car son niveau de satisfaction concernant son travail était assez bas. « En me replongeant dans le passé, j’ai été parfois impressionné par mon audace et souvent consterné par certaines de mes idées. Honteux, même. Cela dit, assembler cette collection m’a quand même apporté beaucoup de plaisir. Je ne m’étais jamais penché ainsi sur mon œuvre. Seulement à l’occasion, lorsque avec le groupe on choisit de jouer un ancien titre en concert. Et, encore, même dans ce cas, on ne réécoute jamais la version d’origine. C’est donc avec pas mal d’anxiété que j’ai commencé cette entreprise, mais je ne le regrette pas. Ça m’a fait du bien », car on ne vous rappelle pas le contexte douloureux de ces dernières années avec la mort de son fils Arthur. Nick Cave semble renaître de cette période de deuil, transformé, avec des envies de rendre au public ce qu’une trentaine d’années aux côtés de Blixa Bargeld, de Mick Harvey, Warren Ellis et les dizaines d’autres partenaires croisés sur le chemin en Angleterre, au Brésil ou en Australie. Ce lundi soir, les Bad Seeds déposeront leurs graines pour un concert probablement puissant émotionnellement avec un Nick Cave en une réincarnation gothique du seul Jesus Christ qui mérite d’occuper toutes nos nuits jusqu’à la fin, pas celui de Nazareth, mais bien celui de Warracknabeal.

Par David Glaser, zieggla@gmail.com

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