CAPITAINE SENSIBLE

Engagé, plus trop enragé, facétieux, généreux, heureux… le chanteur brestois est tout ça. Entraîné à la déconne, l’humour fait partie de son art de vivre et de son art de faire de la scène. Autrefois il aurait tué pour un bon mot, aurait payé cher pour un missile balancé au moment le plus opportun au chieur des bas-côtés de la fausse… pour détendre l’atmosphère ou plomber la galerie avec classe. Ce qui frappe, c’est que le projectile poétique surgit toujours de la bouche de l’artiste souvent dans les interstices les plus improbables d’une conversation, entre deux respirations entre deux chansons, au moment où on se s’y attend pas, à contre-temps mais quelque-chose a changé. C’est ça qui est drôle avec Miossec, l’homme qui parle sur scène est aujourd’hui tout aussi attachant que celui qui chante.

L’after Miossecquienne

Prenons notre dernière rencontre: on est attablé dans un bar à Carouge, au Chat-Noir, une référence nocturne de la chanson française à Genève, on est le jeudi 12 mars 2015 et tout le groupe du chanteur a l’air heureux d’être là, même s’il a l’air un peu fatigué. La discussion porte sur les obsessions de Jean-Luc Le Ténia à l’époque où le génie sarthois débarquait dans les concerts de Christophe. On s’est aussi souvenu des « Je suis fatigué, je viens de Béziers… T’habites à combien de kilomètres de Tours… » et autres cochoncetés emballées dans une blague Carambar. Dans la coulisse, dans le vestiaire, les vannes défilent toujours comme dans une cour d’école à l’heure de la récré. Une after Miossecquienne est un plaisir rare d’échanges verbeux à rendre hilare. On se marre comme s’il n’y avait rien de mieux au monde.

Narration et politique

Le narrateur breton au cœur d’artichaut, le toréador des romances bancales, l’anti-« préposé aux histoires de cocus » magnifiques, le Miossec story-teller d’un certain art de la description à la française est un animal scénique plein d’émotions et il ne se cache plus du tout derrière un gros ampli pour traduire ses histoires en chansons. Miossec est engagé depuis toujours du côté des petites gens. Le curseur des idéaux est toujours placé bien à gauche même si les idéaux en question ont pris de la hauteur ces derniers temps. Après toutes ces années, il y a des combats qui ne sont pas toujours vitaux. On apprend ça avec l’âge. Mieux vaut un con de patron que pas de patron du tout…

Écrivain public pour chanteurs abandonnés

Quant à son statut, Christophe Miossec ne veut peut-être pas l’admettre mais il est déjà une légende en France. A force d’alimenter de ses fulgurances lyriques sur papier A4 des albums de géants de la chanson pour éviter qu’ils soient à la rue (Johnny Hallyday). L’homme marque ses admirateurs et les admirateurs de ses clients-chanteurs avec des refrains addictifs, c’est un savoir-faire et Miossec n’a aucune gêne à s’en servir. Certains ont goûté à sa plume et en veulent encore. Le scribe de la pop est apprécié. On voit en lui le parolier, l’auteur/compositeur et interprète qui manquait à la chanson française sur le front du rock et de la phrase. Ce phrasé si littéraire et à la fois presque parlé, ses débords textuels récurrents, son art autrefois mal maîtrisé d’en mettre beaucoup sur le papelard, pour aujourd’hui mieux le raboter et tendre vers des couplets bien pesés.

Voix (de conteur) enfumée

Tout a été simplifié dans la voix, les mots, le choix des instruments… La musique est toujours intense mais le message de l’instrument est plus minimal dans sa facture. Le style de chant se fait plus profond alors que d’autres illustres voix du rock comme Antonio Luque (Sr. Chinarro), Tom Waits, Charly Garcia, Jovanotti, Bashung, Gainsbourg, Xavier Plumas (Tue-Loup), Mark Lanegan ou encore Leonard Cohen avaient aussi adopté à plusieurs époques de leur carrière (surtout les plus récentes) la pose totale de l’organe jusqu’à ne plus chanter du tout. Miossec porte aussi en lui une culture littéraire qui lui permet de citer régulièrement, à la manière d’un Morrissey, des auteurs tels que Henri Calet, Georges Perros ou Raymond Carver. Miossec cherche la beauté du texte ou la justesse. Il y arrive à tous les coups. C’est avec Albin de la Simone et Jean-Baptiste Brunhes que le chanteur voit sa carrière prendre un nouveau tournant, l’approche s’est faite plus dénudée musicalement, avec des instruments peu entendus avant (un marimba à cinquante euros…).

Un chanteur à l’anglo-saxonne

Autre axe de description de notre héros du jour, Miossec est une déclinaison bien française et punk de ce que les anglais adorent qualifier de singer-songwriter punk. C’est-à-dire, un frontman charismatique qui attire les projos et qui pourrait tourner dans le monde entier avec une formule piano-solo (Owen Pallett, Gonzales) ou guitar-solo (Jonathan Richman) alors qu’il marche définitivement en bande, sur scène ou dans son quotidien et se soucie peu de ce que les détracteurs vont penser de lui. Timide, Miossec est un capitaine d’une équipe de basket solidaire, agressive dans le bon sens du terme, pour la victoire et le plaisir de marquer. Il ne voudrait surtout pas qu’on oublie que tout ce qu’il fait est le produit de rencontres. Le chanteur français a quasiment tout réussi en 20 ans de carrière sous le patronyme de Miossec mais il a aussi merdé quelques étapes. En bande tout d’abord, avec Bruno Leroux et Guillaume Jouan, les deux musiciens brestois de son clan, qui en 1995 à la sortie de son premier album, l’ont aidé à trouver le chemin de la reconnaissance nationale avec quelques succès radio (« Non, non, non, je ne suis plus saoul » et « Regarde un peu la France ») et une tournée interminable. La fin de leur histoire était inévitable. Miossec est un projet où il y a un seul chef d’orchestre.

Endurance et galère dans les cols

Miossec est donc un homme neuf très en forme, comme au bon temps où on réalisait lui et moi le rêve de tous bretons : suivre le Tour de France de l’intérieur. C’était en 2006 à Rennes. Et notre rencontre à Voix de Fête, festival de chanson française à Genève, organisé par Roland Le Blévennec (un autre breton… mais plus genevois que breizhou) a servi d’occasion pour revenir sur cette journée spéciale du Tour. De Rennes à Lorient en passant par Plouay, le célèbre lieu du Grand Prix du journal Ouest-France, cette journée est restée gravée dans sa mémoire. Interview d’un amateur de sport qui tel un meneur du Partizan Belgrade travaillerait son shoot jour et nuit au gymnase, tel un Leonard Cohen au top de sa forme (je lui souhaite de vieillir de la même manière) reste un partisan du mot et du jeu.

Suississimo : Ce voyage qu’on a organisé au cœur du peloton du Tour de France pour une émission de France Inter t’avait beaucoup plu. On était alors en pleine escale bretonne en 2006.

Miossec : Il y a des images, des couleurs, ce fut vraiment une journée très spéciale. Être dans le Tour, c’est l’âme du pays, on ne savait pas ce que c’était. Quand on est sur le bas-côté, on est au bord des routes on ne voit rien, quand on est sur une moto ou dans une voiture, là on voit la France au bord de la route. Le Tour, c’est extrêmement joyeux mais c’est une joie incroyable car c’est une joie furtive. C’est très rapide, ça passe dans la seconde. On est capable de venir faire de gros efforts, on vient de loin, tout ça pour un plaisir de quelques secondes… Et le Tour, ça ne fait jamais que passer.

Tu étais très motivé pour venir. ça te tenait tant que ça à cœur?

En tant que breton, on mesure la veine qu’on a. Je pense à mon père et à plein d’amis qui devraient être-là… Mon père n’était pas un fan absolu de vélo, il n’allait pas voir de critériums mais il faisait des marathons. Ma mère aussi, elle est championne vétéran de marathons en Bretagne. Il y a des coupes partout dans le salon. Des courses de Brest à Rennes en fourgon par équipe de quatre qui se relaient tous les 20 kilomètres. Elle a aussi fait les “24 heures” autour d’un stade de 333 mètres avec un arrêt de cinq minutes toutes les heures. C’était une époque où il n’y avait pas Iron Man. C’était des trucs importants.

Tu es sportif dans l’âme?

Oui, j’ai l’esprit d’un sportif. Je vois la vie comme un jeu. La musique, j’appréhende ça comme un jeu. J’ai un comportement de joueur. J’ai toujours été un défenseur. Chanteur, c’est être un avant-centre un peu taré. Bon, on ne sait pas en quelle division il est…

L’humilité, c’est accepter de trouver de nouveaux partenaires, c’est de faire équipe avec des nouvelles têtes?

Oui, c’est l’obligation de changer de partenaires pour changer quelque-chose dans sa vie, pour arriver à quoi on aspire ou on espère. Comme j’avais fait “Boire”, je me voilais la face, je ne m’étais pas rendu compte… C’était un peu comment revenir sur les raisons pour lesquelles je faisais de la musique. Je me rends compte que je n’ai pas bien maîtrisé certains éléments de ma carrière. C’est vachement bien de s’en rendre compte en 2015 à 50 balais. L’album génial, pour moi c’est le prochain. En fait, le but, c’est d’être un peu ambitieux tout en étant joueur. Tu joues de la musique, c’est du jeu. Tu te ramasses des humiliations, des 10-0. C’est comme un boxeur qui se prend une branlée.

Tu as l’air en forme, qu’est-ce qui explique cette santé retrouvée?

Quand tu dois monter un orchestre, tu te retrouves avec une bête qui te pousse au cul. Encore une fois, c’est du jeu. Avec Nathalie (pianiste et choriste) et mes camarades de tournée, on a fait 15‘000 kilomètres de route en novembre. C’est le fait que tout le monde soit content d’être là.

Tu continues à écrire des histoires un peu tordues sur l’amour mais ce n’est plus une dominante. Pourquoi?

Je m’oblige à ne plus écrire sur l’amour, ou alors d’en faire beaucoup moins. Je ne veux pas devenir une sorte de préposé aux cocus… J’avais fait un article dans Ouest-France quand j’étais gamin sur les détectives privés à Brest et le titre était justement “On n’est pas des préposés aux cocus”… ça résume bien ce que je ne veux plus faire aujourd’hui. C’est agréable de ne pas tricher, de se sentir en cohérence, de ne pas être à côté… De ne plus être mal à l’aise.

La mort est toujours présente dans tes textes mais elle n’alourdit pas l’atmosphère des chansons, au contraire. La mort ne serait-elle pas si grave finalement?

Notre gêne par rapport à la mort, c’est une donnée de base. Mais c’est fou comme on la planque et comme on continue à la planquer. Des copains qui ont eu le cancer me racontent que les gens les fuient… On n’aime pas trop fréquenter les cancéreux. C’est chouette de faire du bien en tripatouillant des sujets qui nous unissent. Et la mort, c’est ce qui nous unit tous. C’est bien d’essayer d’aller au bout… de faire quelque-chose qui n’est pas macabre ou morbide… enfin quelque chose de fréquentable. Je ne veux pas que les gens s’enfuient en courant en nous traitant de gothiques.

Ton premier groupe Printemps Noir était un peu gothique dans les sonorités de la musique?

Non, Printemps Noir n’a jamais été gothique. On mettait de l’écho sur les guitares mais ça cognait quand même. Mais c’était vachement bien d’avoir arrêté la musique après ce groupe… Bon, on avait quand même fait un tube “Les Yeux de Laura”. Le groupe Goût de Luxe nous l’a “emprunté” et en a fait un single populaire, classé au Top 50. Mon avis avait été d’en faire un fox-trot. Mes partenaires-auteurs de la chanson n’avaient pas touché un centime de droits d’auteurs.

Le chanteur, compositeur et arrangeur Albin de la Simone, le jazzman Baptiste Trottignon, j’en passe… Ce sont des artistes avec qui tu as travaillé et qui t’apportent de toutes nouvelles perspectives. Comment se sont passées ces rencontres qui ont mené à une collaboration?

Avec Albin, ça a été une fusion de ce qu’on voulait faire. Il y avait un cahier des charges. Il a fait les arrangements sur les morceaux. C’était incroyable! Il y a eu pas mal d’idées qu’on a partagées ensemble avec Jean-Baptiste Brunhes. On était juste nous, on formait un trio qui rebondissait.

Avec le pianiste de jazz Baptiste Trotignon, as-tu travaillé d’une toute autre manière?

Avec Baptiste, ce fut en effet différent, il raconte ça dans le livret de son disque “Song Song Song”, il est venu à la maison. Comme j’avais pas mal de textes en avance, on a fait comme les jazzmen, on a créé des chansons dans l’instant en improvisant complètement. On a composé huit-neuf chansons. Puis on a chanté sept-huit chansons au final à Bourges au piano avec très peu de répétitions. On a eu de bonnes critiques après les concerts. Ce n’était pas évident car on a par exemple adapté en français un morceau de Chet Baker.

Ta culture musicale est très vaste. S’enrichit-elle de plusieurs noms de musiciens de jazz comme Avishai Cohen ou Médéric Collignon avec de nouvelles envies de collaborations?

Les gens qui viennent chez moi sont toujours étonnés mais la musique noire constitue réellement 80% de ma collection de disques. Travailler avec des jazzmen… C’est impossible, je suis trop fragile pour me cogner de fortes personnalités avec leur façon exigeante de prendre la musique… Ce n’est pas la même manière d’aborder la musique que moi. Avec Baptiste, c’était juste harmonieux. C’est ça qui m’a plu.

Propos recueillis par David Glaser.

MIOSSEC “Ici-bas, Ici-même” (PIAS)

2 réflexions sur “CAPITAINE SENSIBLE

  1. David Glaser.Merci pour ce superbe article !! Quelqu’un qui a trés bien compris qui est Christophe Miossec ..
    Inutile de préciser je suis une fan inconditionnelle depuis 1997 … la première fois ou je l’ai rencontré il était avec Jean Louis Foulquier … Depuis , je n’ai cessé de le suivre et de l’aimer !! 🙂

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