L’AME DES SMITHS PLANE SUR LAUSANNE

On ne l’avait plus vu depuis son passage au Montreux Jazz Festival, le chanteur britannique et createur des Smiths revient en Suisse à Bâle à l’Event Halle ce lundi 3 novembre. Il sera de retour à Lausanne en décembre pour le report du concert du 2 novembre, annulé pour une épidémie de grippe dans l’équipe de Morrissey.  

Morrissey, dandy majeur de la pop britannique est un funambule. Glissant aujourd’hui avec aisance sur une ligne de vie qui etait devenue incertaine après une série de pépins de santé, l’ex-Smith jouit d’être à nouveau sur scène. Enfin pas complètement, car le quinqua peut se montrer grincheux quand les salles italiennes qui l’accueillirent récemment ont peiné à illuminer les électrodes faute de conditions acoustiques décentes. Le concert de Lausanne promet une meilleure acoustique. Les Docks auront vu défiler ces derniers jours quelques-uns des meilleurs concerts de pop avec les concerts de Label Suisse ou encore les allemands de Bonaparte samedi dernier.

Ces temps, Morrissey s’applique à défendre sa posture politique clairement à gauche. Son album a des allures de manifesto et ses textes ont trempé assez longtemps dans un bain d’acide pour ressortir à point et nous interroger sur la difficulté d’être sur cette terre avec autant de têtes de pioches pour nous gouverner. Du titre générique “World Peace Is None of Your Business” qui condamne les democrates à la tete des pays occidentaux aux melodieuses et addictives popsongs comme «Kiss Me A Lot» ou «Staircase At The University» (cette dernière questionne la responsabilite des parents dans l’éducation de leurs enfants), Morrissey décoche une droite à la figure de l’homme politique macho en place depuis au moins… le siècle des lumières. Il met aussi la cruauté humaine sur un croc de boucher et interdit toute exploitation commerciale de viande animale à ses concerts.

LE 10ème ALBUM SOLO EST UNE REUSSITE

Morrissey vient de passer le cap des dix albums studio (quatorze en tout avec ceux des Smiths) et son regard sur le monde de 2014 n’a rarement été aussi partagé entre pessimisme et espoir de voir notre vie s’arranger via les soulèvements populaires voire la prise des armes dans certaines dictatures. En parangon du contrepoint, Morrissey a voulu le meilleur pour son disque et a choisi Joe Chiccarelli pour le guider vers la réalisation d’une oeuvre majeure. La production soyeuse de son album éblouit le tympan. Clarté et intensité de la voix, riffs criards et douces références à un concerto de hautbois, l’album possède une bonne humeur générale, ravit le fan et fait chanter l’auditeur.

Depuis 1983, Morrissey possède un bilan flatteur. Il a trouvé la sérénité, malgré des épisodes difficiles avec ses employeurs. Les maisons de disques ont souvent été désemparées devant un artiste singulier, génial mais réputé ingérable car profondément indépendant. Cette tranquilité d’esprit vient du fait que Morrissey peut compter sur une formation jusqu’à maintenant très fidèle, après avoir été réajusté de nombreuses années de suite. Les guitaristes Boz Boorer et Jesse Tobias étant les piliers sur scène comme sur disques depuis plusieurs années, les trois autres musiciens prennent aussi beaucoup d’importance dans le processus créatif. Gustavo Manzur aux claviers et percussions a participé à la composition de plusieurs chansons. Solomon Walker à la basse et Matt Walker à la batterie assurent la solidité rythmique du groupe.

PASSION INTACTE POUR LE MOZ

Au fur et à mesure que son public rajeunit, la communaute latino-americaine ne se lasse plus du falsetto du crooner extravagant, elle le vénère comme on vénérait Elvis. On ne compte plus les enfants nées d’une union entre fans du Moz, de tatouages d’amour sur les peaux de «chicanos» habillés comme des musiciens de rockabilly dans les barrios de San Diego, Los Angeles ou Mexico. Alors quand Morrissey est programmé à Lausanne dans «un petit club» comme les Docks comme il le dit lui-même, on peut mesurer l’incongruité mais aussi la qualité de ce rendez-vous. Moz remplissait le Hollywood Bowl plus vite que les Beatles ou les Stones dans les annees 90. Aujourd’hui, il se remet d’une tournee américaine avortée en arpentant les scènes de toute l’Europe. Il profite de chaque moment d’éternité comme si c’était à chaque soir son dernier concert. Fièvre, problèmes pulmonaires, fatigue chronique, la révélation par le journal espagnol El Mundo que quelques tissus cancereux lui avaient été retirés venaient refermer un bulletin de santé bien lourd pour un homme de 55 ans qui a souvent eu à combattre la dépression. Sa réaction à la question du journaliste d’El Mundo était d’ailleurs drôle : “Si je meurs, je meurs, et si je ne meurs pas, je ne meurs pas. En ce moment, je me sens bien…”

SUISSE ET FESTIVALS VEGETARIENS

Morrissey connaît bien la Suisse. Il a même élu domicile dans notre pays, il y vient au moins cinq fois par an et aime beaucoup Lausanne. En défenseur des animaux, excédé par le commerce de la fourrure, et notamment celle de chats, il est remonté comme un coucou quand on évoque les traditions de corrida qui perdurent en Espagne. C’est le thème de l’une de ses dernières chansons «The Bullfighter Dies». Autre temps, mais même combat, presque trente ans après «Meat is Murder». Le chanteur est plus impliqué dans la communication de ces différentes causes pour la protection des animaux. Morrissey a invité les associations animalistes suisses au concert des Docks. Si Glastonbury, l’ancien rendez-vous musical baba de l’ouest de l’Angleterre chaque fin juin devenu plus hipster que hippy ne fera plus partie de ses lieux de représentation pour cause de désaccord philosophique avec l’organisateur Michael Eavis, d’autres organisateurs de festivals majeurs l’ont en revanche contacté pour qu’il fasse partie de leurs prochaines editions 100% sans chair animale. Morrissey avait réussi l’exploit d’empêcher les hamburgers d’être servis à Indio à l’occasion du festival Coachella en Californie en 2012 après avoir quitté la même scène de ce festival en 2009 pour cause d’odeur de viande grillée impossible à supporter.

REPOUSSER LA MORT

C’est toujours avec un mélange d’humour et de gravité que l’on lit Morrissey. Dans ces textes, sur disque comme en interview, le rire n’est jamais tres loin de l’effroi. La mort est un thème recurrent. La chanson des Smiths «Girlfriend in a coma» qui a tant fait rire Bono en est un exemple. Mais Morrissey n’en est plus obsédé visiblement. Autrefois, le chanteur utilisait la dérision et le sens de la tragédie comme marqueurs stylistiques («If a 10-ton truck crashes into us… to die by your side is such an heavenly way to die). Aujourd’hui, l’utilisation d’oxymores, de contre-pieds surprenants («The Bullfighter Dies»), d’effets de style littéraires à double-entente, de poèmes truffés de références littéraires («Neal Cassady Drops Dead»), de figures de style proches de l’univers «camp», de mises en scènes de personnages théatraux ridicules («Hairdresser on Fire») et de mises en situation de ces personnages dans des postures désuètes et souvent drôlatiques («Roy’s Keen», «Dagenham Dave»). Morrissey a toujours sur s’entourer de bonnes personnes sur scène. Pour la filmographie de ses chansons, il n’a pas eu la même chance.

FUCK HARVEST

Nouvel episode des relations tumultueuses avec ses maisons de disques l’été dernier quand Morrissey, alors hospitalisé, s’est retrouvé lâché par Capitol Music, la filiale américaine d’Universal Music, elle même possédée par le groupe français Vivendi. Son mécontentement face au refus du sous-label Harvest de le laisser choisir le type de vidéos pour accompagner ses nouvelles chansons a grandi au fur et a mesure que les fans sur le net produisaient de geniaux montages, notamment “Staircase At The University ». Le magnifique 10ème album solo de Morrissey “World Peace Is None of Your Business” produit dans le sud de la France, méritait sans doute mieux qu’un nivellement promotionnelle par le bas mais depuis que Harvest et Morrissey ont coupé tous liens, l’album n’est plus distribué, ni sur iTunes ni dans les magasins.

UN ROMAN EN PREPARATION

Le chanteur est en quête d’une nouvelle écurie. Pourquoi pas un label suisse? Vu que le chanteur fréquente au moins cinq fois par ans la confédération, travailler avec un label comme Two Gentlemen Records serait une sacrée bonne idée tant les artistes défendus (Anna Aaron, Sophie Hunger, Polar, Young Gods…) ont une démarche ressemblante. Morrissey sortira l’an prochain son premier roman fictionnel. Son autobiographie doit être réédité dans une version traduite et sa tournée se poursuit jusqu’à la fin de l’année avec un concert final prévu pour le moment le 7 décembre à Istanbul. Morrissey est encore avec nous pour le plus grand plaisir de ses fans. Et cette dernière volonté qu’il avait rendu publique “Je voudrais qu’une fois enterré, ma pierre tombale soit gravée de ces mots Au moins, il aura essayé…” ne sera pas réalisée de sitôt.

David Glaser – @ziegglamoz and dog adjusted

2 réflexions sur “L’AME DES SMITHS PLANE SUR LAUSANNE

  1. Très bel article.
    Petite erreur : « Solomon Walker à la batterie et Matt Walker à la basse »… C’est l’inverse : Solomon à la basse, Matt àl a batterie.

    Merci encore pour l’article (et l’interview) !

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