MOORE DU SON

Quand Thurston Moore, fondateur et guitariste/chanteur du groupe Sonic Youth répond volontiers à vos questions, c’est par e-mail. Ce qui permet de prendre un peu de recul comme lui comme pour moi pour entrer graduellement dans l’univers riche et complexe de sa musique, et de ses influences toujours présentes (jazz, no wave, blackmetal, hardcore, punk, rock et pop), indélébiles. Sur cette trentième parution intitulée « Spirit Counsel » (est-ce vraiment un trentième travail solo ou simplement un trentième essai hors Sonic Youth? On ne sait plus trop. J’avoue avoir un peu de mal à compter, la discographie du musicien et ses travaux d’édition étant très hétéroclite, du plus petit 45 tours à ce triptyque expérimental). En tous les cas, « Spirit Counsel » est un très bel objet, composé de trois disques contenant trois tomes mélangeant des vagues bruitistes à des symphonies de guitares répétitives qui s’étalent sur des minutes. Thurston Moore est un artiste qui invente, qui tente, qui n’a pas peur de dérouter, il le prouve encore plus avec ce nouvel album. L’ex-Sonic Youth est un homme heureux de placer des sons de cymbales divagantes dans un déluge introductif très progressif pour vous plonger dans un magma de guitares cotonneux voire floues, dissonantes, saturées… ça frotte et ça flotte, les possibilités de chercher les sons inédits sont nombreuses. Les références au jazz sont là à commencer par le premier morceau dédié aux femmes de… Coltrane, Cherry et Coleman. Coup de projecteur sur cette oeuvre magistrale en trois pièces en sons et surtout grâce à cette interview du musicien avant sa venue au Bourg à Lausanne les 6 et 7 novembre. Un échange rendue possible par Laure Anne employée de l’association gérant Le Bourg, Le Salopard.

SPIRIT COUNSEL par Thurston Moore : Alice Moki Jayne (disque 1)

Suississimo: Bonjour Thurston, pouvez-vous commencer par nous parler de ces sorties de ces dernières heures « Spirit Counsel », un triptyque instrumental avant-gardiste et trois singles (Cargo records), « Spring Swells », « Three Graces », « Pollination »?

Thurston Moore: Oui, ce sont des singles issus du nouvel album « Spirit Counsel » qui ont été remixés pour être publiés sur des 45 tours.

Et la face B de ces singles est une chanson du groupe anglais New Order « Leave me Alone », un titre de l’album « Power, Corruption and Lies », pourquoi avez-vous choisi de reprendre cette chanson?

C’est une chanson sur l’effacement du discours sur le positionnement social, pour se concentrer sur ce que le cœur désire: le partage, la protection, l’amour, la beauté et l’inspiration.

moore 1

Qu’aimez-vous dans la musique de New Order?

C’est un groupe qui s’est formé sous les projecteurs, apprenant leur art sur scène et en studio qui m’évoque une grâce émotionnelle bien à eux en coulisses comme dans la lumière.

Il y a aussi cet aspect de vous qui résonne par ce choix, votre attachement à votre nouveau pays de résidence, l’Angleterre qui a enfanté d’artistes pop comme les Beatles et les Smiths, un besoin de mieux se connecter avec cette terre?

Je dirais plutôt la terre des Beatles, un groupe avec lequel je suis plus en phase, ceci dit je n’ai aucun souci avec les Smiths – mais je ne pourrais pas comparer les deux sur le terrain de leurs chefs d’oeuvre dans le Panthéon de la pop. J’ai plus de connexion avec la pop music anglaise de David Bowie, le jazz anglais de Tubby Hayes et la scène anglaise de l’improvisation libre autour de Evan Parker, David Toop et le groupe d’improvisation féministe.

Pourriez-vous me parler de vos nouvelles pièces instrumentales « épiques » (comme décrit par votre label) composant « Spirit Counsel », qu’elle a été le parti pris? Mettre des morceaux entiers sur chaque face d’un LP?

Aucune de ces trois pièces peut se loger sur une seule face d’un LP, ce qui est la raison principale pour laquelle elles existent en CD et autres formats digitaux. Je suppose que ces pièces sont « épiques » si on les envisage à côté de chansons de classic pop/rock, alors que la plupart de mes chansons se situaient entre 4 et 8 minutes, je travaille plutôt sur la réalisation d’un morceau de 24 heures en ce moment.

Vous allez vendre 300 disques de votre collection privée à Londres dans un lieu de vente qui vous est proche, quels genres seront représentés et pourquoi vendre vos disques?

J’achète toujours, je vends aussi et j’échange des disques, cela n’a rien de nouveau. La seule différence, c’est que je suis ami avec le disquaire « World of Echo » et je voulais les aider à déplacer ces disques bizarres que je mettais en vente… 300 disques, ce n’est qu’une goutte d’eau dans le seau. J’ai, à travers les 50 dernières années, acquis des milliards de disques…

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Ric Ocasek est mort récemment. Comme Daniel Johnston et le fondateur de Marquis de Sade? Que vous inspiraient ces musiciens et connaissiez-vous Marquis de Sade ou d’autres musiciens français ou suisses?

J’aimais bien les Cars – leurs hits sont imparables et j’ai aimé le fait que Ric ait produit Suicide et les Bad Brains! Daniel était un ange et un bon ami à moi et Sonic Youth, une âme créative et vraiment inspirée. Je ne suis pas trop au fait sur Marquis de Sade mais je suis en revanche tombé amoureux de la première « Swiss Wave » avec Kleenex/LiLiput, Eisbrau et d’autres.

 

Pensez-vous utiliser plus de machines dans votre musique prochainement?

Oui mais plutôt des machines du genre tondeuses à gazon ou des taille-crayons électriques.

Y a-t-il des nouvelles générations de spectateurs qui viennent à vos concerts, des personnes qui n’ont pas vu Sonic Youth sur scène?

Les quelques dernières années, j’ai rencontré plus de gens à mes concerts qui me disaient que c’était la première fois qu’ils me voyaient jouer, comme ils étaient trop jeunes pour m’avoir vu jouer avec Sonic Youth. J’aime ça, cela me donne l’impression de jouer dans les Wings.

A quoi devons-nous nous attendre pour ces concerts à Lausanne? Plus de distorsion, de saturation, de larsen sortant de vos guitares (contrairement au concert de vous que j’avais vu à Pully il y a plusieurs années)?

A Lausanne, il y aura beaucoup plus de larsen. En fait, je pourrais présenter une pièce qui est SEULEMENT faite de larsen.

Qu’est-ce qui a principalement changé dans votre musique depuis la fin de Sonic Youth?

Beaucoup de choses, cependant la situation est toujours un peu la même, c’est à dire présenter la musique que j’aime et que j’aime partager.

 

Est-ce que la présence de Steve Shelley à la batterie sur scène et dans plusieurs de vos albums solo représente une sorte de maintien de la ligne entre votre approche à l’époque de Sonic Youth et celle de maintenant?

Steve Shelley est simplement est des meilleurs batteurs dans l’histoire du rock n’roll. J’aime la connexion à Sonic Youth car le groupe vient de mon cœur et définit ce que je suis. La même chose pour Steve. Nous sommes des amis très proches et je ne vois pas ça changer de sitôt. J’aime cet homme.

Qu’est-ce que ça fait d’être un fondateur de Sonic Youth à l’âge de Spotify, là où les gens peuvent découvrir toutes vos musiques sans mettre un pied dans un magasin de disques?

La musique peut exister dans chaque type de medium, mais il n’y a qu’un seul format qui fait que les sens rentrent en jeu, le document physique.

Vous êtes aussi un amateur de ces plateformes?

Oui, j’écoute la musique en écoute en ligne instantanée, de la musique projetée, de la musique qui tourbillonne, mais aussi dans les arbres, le vent et la brise…

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Quelle est votre sentiment sur l’omniprésence du rap sur les ondes et dans les têtes aux Etats-Unis comme dans pas mal d’autres pays?

Le rap est une musique essentielle qui traverse les frontières, c’est la voix du bonheur, de la colère. de la beauté et de la désespérance. C’est un langage de la résilience et de la célébration. Qu’y a-t-il dans ce cas à ne pas aimer dans ce genre? Je l’ai entendu dès ses débuts dans les rues de New York City et j’ai constamment été intrigué par son existence créative organique.

Est-ce que le fait de ne plus être un Sonic Youth vous manque?

On a existé pour plus de trente ans et je me sens bien d’avoir entamé ce nouveau chapitre. Je me rappelle chaque jour de Sonic Youth avec plaisir et garde ces souvenirs précieusement dans mon cœur, mais non cela ne manque pas car d’une façon très réelle, c’est toujours là.

 

 

Votre philosophie de la guitare, n’est-ce pas de découvrir à travers les différentes guitares que vous utilisez les différentes possibilités de sons plutôt que de répéter certains types d’effets avec certaines guitares?

C’est vrai, je suis toujours intéressé par la découverte des propriétés de chaque guitare comme elles sont toutes des machines singulières à produire du bruit.

Quels sont les guitaristes que vous admirez? Récents et moins récents.

Pat Place, Ron Asheton, Christina Carter, Lita Ford, Jimmy Page, Lee Ranaldo, Cheetah Chrome, Richard Lloyd, Gina Birch, Viv Albertine, Patti Smith, Steve Jones, James Sedwards, Andres Segovia, Gene Moore, Prince, Jimi Hendrix, Rachel Aggs.

Une de mes collègues Aurélie Sfez vous avait interviewé en 2005 pendant cette expo sur  John Lennon à Paris et vous avait demandé qui étaient vos musiciens pop préférés et les noms d’Emerson, Lake and Palmer étaient apparus. Qui sont vos artistes pop préférés aujourd’hui? Récents et moins récents.

Emerson, Lake and Palmer sont un groupe qui figurent parmi mes favoris même si je ne les écoute jamais, Je dirais King Crimson, Yes, Montrose, Sparks, Roxy Music, T Rex, les quelques grands artistes de ce genre pour la partie passé. Ces jours, j’aime Solange, Billie Eilish, Lana Del Rey, des artistes pop de haute volée.

Mes « tubes » préférés de Sonic Youth que je jouais sur des radios commerciales étaient « Dirty Boots », « 100% » et « Sugar Kane », quelle est ta définition d’un hit de Sonic Youth?

On n’a jamais vraiment eu un soit-disant « hit » mais « Kool Thing » a sans doute été le plus proche de le devenir je suppose. Les hits, ce n’était pas le but.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui dans ce monde, avec tous ces problèmes impliquant l’écologie, la politique, les migrants perdus en mer?

L’idée de l’absence de frontières est virtuellement impossible du point de vue d’un pays démocratique, même progressiste. Mais c’est un idéal qui peut être présenté dans le cadre d’une conception humanitaire de la nature.  La nature est et sera toujours associée à la question de migration et les élus démocratiques doivent avoir une compréhension basique de ça. Malheureusement, la plupart des élections dans nos « démocraties » sont compromises.  Voilà pourquoi les gens se soulèvent pour prendre fait et cause pour ces sujets, des gens comme Greta Thunberg et son appel pour faire reconnaître la crise climatique sont incroyablement importantes pour notre survie.

Propos recueillis pas David Glaser

suisse

 

 

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