UN CLOUD MAL ENFONCÉ

CLOUD – Théâtre de l’Octogone, Pully, 15 mars 2019

L’association Arte Libera dont l’objectif est de promouvoir les Droits de l’Enfants a contribué à mettre sur pied un spectacle de danse questionnant la grandissante dépendance des nouvelles générations et de leurs aînés aux écrans, aux réseaux, au cloud. La danseuse et chorégraphe franco-suisse Perrine Valli a traduit ce postulat de base en une pièce d’une heure où la magie d’un phénix du pole-dance Nhât-Nam Lê se conjugue avec celle de la danseuse grecque Evita Pitara (déjà vue chez Perrine Valli dans « L’un à queue fouetteuse ». Où l’innocence enfantine est mise à mal par un Big Brother très présent, où les conséquences sont dramatiques pour les êtres en devenir. Une oeuvre rythmée, futuriste, travaillée mais qui loupe sa cible à vouloir trop traduire de manière simpliste et évidente, avec l’aide d’une vingtaine d’élèves d’une classe de 10e du Collège Arnold Reymond de Pully, les traces concrètes de l’aliénation que provoque notre exposition aux réseaux, à l’immensité du world wide web avec son corollaire de déviances, de dangers, de désocialisation et ces abus quotidiens. Même l’envie d’y intégrer les relations intergénérationnelles n’est pas particulièrement concrétisée comme si les échanges adultes-enfants n’allaient pas de soi, comme si le fil de la transmission avait du mal à être cousu dans la narration malgré la présence de plusieurs personnages adultes prévus pour incarner la rupture ou l’élément liant. On en rirait presque s’il n’y avait derrière cette mise en scène une tentative coûteuse de sensibiliser les spectateurs, un beau projet ambitieux visant à intégrer plusieurs acteurs du monde de l’enfance et des aînés, dans des tableaux chorégraphiques lumineux, inspirés, comme ce que sait exactement faire Perrine Valli. Où est passé le génie de la chorégraphe et danseuse si à l’aise dans la narration – à base de mouvements corporels cadrés mais imaginatifs – d’éléments de nos vies définissant l’évolution de l’éthique, des libertés et de l’éducation dans notre société? Il semble s’écarter de la ligne cohérente que la chorégraphe dessine dans ses créations. On le regrette.


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Autour de la barre centrale du plateau de l’Octogone, une poursuite illumine les premières secondes de Cloud. Dans le faisceau lumineux, les pas d’Evita Pitara, posant avec beaucoup de classe un cadre chorégraphique sobre pour ce qui va s’apparenter à une forme de danse-théâtre critique de la société, comme le faisait Pina Baucsh et sa compagnie Tanztheater en Allemagne depuis la fin des années 70. Mais on ne perçoit pas d’enchaînement heureux à l’arrivée des premiers acteurs-danseurs-collégiens, bien heureux de prendre l’espace, mal guidés ou grossièrement guidés. On sait l’art de la mise en scène de non-professionnels parfois compliqué. Mais là n’est pas le problème, le scénario est seul responsable de ce ratage. Reprenons. L’homme et l’enfant, sont au centre de la problématique que raconte « Cloud ». Apparaissant seul sur scène, l’enfant, bientôt suivi de plusieurs autres individus du même âge, de la même condition, c’est à dire des êtres aisés, éduqués, équipés, trop équipés, pas assez éduqués pour le coup, déconnecté des sentiments de méfiance, de prudence, de gestion… Les enfants de 2019 sont loin de vivre la communication avec autrui à l’heure de la lettre bisannuelle au correspondant à l’étranger, les messageries en ligne unissent et désunissent l’individu à la vitesse de l’éclair, on aurait pu retranscrire cette angoisse mais… le questionnement de l’aliénation, « l’autruchisation » des individus de nos sociétés plongés dans leur téléphone, dans l’abyssal puits sans fond qu’est l’ogre numérique prend la forme de tableaux collectifs où la symétrie et la synchronicité des gestes est parfaite.

Le spectacle dérape vite vers une décharge attendue, déjà vue, d’images empruntant aux casques audio équipés de diodes lumineuses tantôt bleu, tantôt rouge de silent-party onaniste (aujourd’hui popularisées un peu partout), l’image trop lisse de l’abrutissement , de l’isolation psychologique, de l’absence de contrôle, de l’obsession qu’engendrent les nouvelles technos. Cette vision nous fait sentir honteux, tout petit, ridicule, elle nous ramène à notre nature d’être humain qui naît du corps de la femme et qui meurt seul à la fin, même dans le film Titanic. Les mouvements synchronisés des élèves n’apportent pas spécialement d’éclairage sur ce que « Cloud » pourrait décrypter, critiquer, il y a un côté martial qui nous fait comprendre que les technos ne sont pas belles, qu’elles font souffrir et nous annihilent si l’on n’y prend garde. Ok, mais quoi, sommes-nous en train de laisser Zuckerberg devenir un dictateur qui nous pille et nous pilote, c’est donc ça que dénonce « Cloud »? Tout est transparent et manque de hauteur dans ce show aux lumières sombres et aux effets clignotants blafards ou lugubres. Le texte de Fabrice Melquiot, une lettre d’amour questionnant l’insensibilité des puissants, l’absence de garde-fou face au désastre écologique qui est marche, résonne en filigrane comme une compilation de doléances un jour de grève du climat. C’est à se demander si « Cloud » n’avait pas été joué un peu plus tôt dans la journée, dans les rues, à l’air libre par les gymnasiens, lycéens et étudiants du monde entier.

Comme si « Cloud » se dégonflait face au public pulliéran (composé de pas mal de parents d’élèves), un jour de prise de conscience mondiale, par manque d’idées. On saluera le travail musical de Eric Linder, alias Polar, une electro noire et répétitive, là aussi prêtant le flanc à une lecture critique négative juste au moment où les rafales de mitraillettes s’extraient des haut-parleurs de l’Octogone avec une déconcertante facilité dans l’évocation. Tellement « premier degré »! Ces sons donnent l’impression générale, que là est la faiblesse du show, on ne suggère pas, on ne titille pas le cerveau des spectateurs, pourquoi tout donner en vrac sans subtilité. Le travail sonore revenant souvent à la musique et très peu de mots (Polar est sur de nombreuses bandes sons de pièces de Perrine Valli). « La danse du tutuguri » en 2016 est un exemple que j’avais eu la chance de voir et filmer sur un très court extrait.

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Par David Glaser

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