LA TOUCHE TURBOUST

Un as des as de la blanche, de la noire et de la double-croche. Un compositeur raffiné, un homme un peu à l’ouest mais beaucoup au « north ». Arnold Turboust est un gentleman Normand aux mille vies musicales, un Parisien passeur dans la nuit, pour les frenchy en mal de pop et les autres qui cherchent les harmonies comme on les soigne in Angleterre. Ses chansons sont plus simples, plus brillantes, plus fédératrices et pourtant Arnold est né dans une Normandie vidée de Richard Cœur de Lion et du Roi Arthur. L’attirance pour Albion est quand même bien marquée dans les chansons du barde originaire de Saint Sever (« Bubble Gum » en premier lieu – qui pourrait même passer pour une prod’ de Dangermouse ou Dr. Luke, ou encore « Les Envahisseurs », véritable bombinette entraînante et sombre comme les producteurs de la new wave londonienne pouvaient produire à l’apogée du genre).

On imagine aujourd’hui Arnold Turboust pas fait pour ce monde de synthés qui font mouche à chaque sortie de John Peel dans Top of the Pops, les oreilles un peu trop percées par les perfides coups de boutoir de Ringo et ses Beatles, dans ces années 60 qui l’ont accueilli, ou par ces classieuses mais sirupeuses accroches de Cliff Richard et ses Shadows, ou encore par les grandiloquences orchestrales de Scott Walker et de ses brothers, par les pièces montées plus récentes de Neil Hannon et sa dantesque – mais néanmoins Divine – Comedy et enfin par le touché de clavier de « l’étrangleur » Dave Greenfield. Les esgourdes d’Arnold ont toujours pointé vers le Royaume d’Eastenders, de Mute Records et de Princess Diana, l’autre monde, voisin de son pays d’enfance. Aujourd’hui, à la manière d’un maestro qui a achevé de purs chefs d’oeuvre, il soigne sa forme pour être compris. D’ailleurs, il a été très bien compris un soir de « révélation » d’un Top 50 de 1986, lui qui adorait suivre les charts à la radio. On lui doit donc ce hit monumental qui a mis la France par terre, un certain duo nommé « Adelaïde » avec l’actrice Zabou, chanson dont il assume le poids et la force mais qui lui collera aux chaussettes beaucoup trop longtemps pour le libérer complètement aux yeux du (très) grand public. Mais attention Arnold Turboust ne boxe pas dans la catégorie des « One Hit Wonders » aux yeux de ce public. Simplement parce qu’il promène cette classe créative auprès de Daho, Tess et de Richard Conning, fidèle à ceux qui l’ont nourri de leur amitié ou de leur amour.

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Pas si grave si « Adelaïde » est la chanson que tous les Français adorent extraire de ces 80’s souvent très agaçantes. Arnold gravitera tel un astre autour d’artistes riches comme Alain Chamfort, Bertrand Burgalat ou Brigitte Fontaine, c’est un accoucheur de mélodies comme les trois voix précitées, un artisan du piano avec des doigts de magicien plus que d’obstétricien quand il opère le volume à fond. Arnold n’a jamais cessé de jouer de la musique pure, sans calcul, avec toujours autant de fluidité dans la composition et de poésie pour les paroles. Rien n’est manufacturé pour faire plaisir aux classements de Spotify ou Deezer. Avec Etienne Daho, son partenaire le plus capé, ce fut d’abord « Pop Satori » qui le propulsa en tant que songwriter, encore en 1986, avec une « manita » de chansons aux accords de synthé reconnaissables entre mille et une vagues new-wave, puis pour « Epaule Tattoo », le single qui remportera un succès colossal dans toute la Francophonie et même ailleurs. Inspiré par cette amitié artistique précieuse, Arnold retrouvera à plusieurs reprises LE compagnon de ses années rennaises pour « Eden ». A côté, il touchera à pas mal de domaines dont la télévision, son répertoire de compos faisant des dribbles entre les disques des plus grands compositeurs de scores pour le cinéma (« La Foire de l’Empoigne » est un petit « court-métrage musical », un régal) toutefois sans réellement pénétrer le monde fermé du 7e art. Fan d’exploits physiques, vous l’avez peut-être entendu sans savoir qu’il s’agissait de lui sur un générique.

Interview en mode « coureur de fond » avec un musicien qui nous veut beaucoup de bien, un maestro aux mélodies à couper le souffle. Arnold Turboust est un marathonien du son et de la chanson qui fait la fierté de ceux qui croient que la France n’a plus rien à craindre de ses voisins outre-Channel, cette île plein de (Alex) taylors de la pop, cet outre-Manche (de guitare) qui ose tout. Arnold y a fait son trou (normand) et y retourne souvent en musique. Turboust is made for rocking, and that’s just what he dooo…    

SUISSISSIMO: Je découvre sur votre chaîne Youtube l’étonnante « Souffler n’est pas jouer », une très belle ballade aérienne avec un peu de guitare sèche sur un lit instrumental pleine de nuances synthétiques. Il y a là tout votre art, une complexité instrumentale mais toujours au service de la mélodie, est-ce assez bien résumer votre intention?

Arnold TURBOUST: Cette chanson « Souffler n’est pas jouer » est le premier extrait de mon dernier album, j’aime bien son côté équilibriste presque improbable. Elle se situe effectivement dans les nuages, la mélodie et le texte sont entourés d’une multitude de sons de toutes couleurs et de mélopées de toutes formes. En fait, l’arrangement, le style sont pour moi extrêmement importants, bien souvent négligés.

Sur le chant, il y a une marque de fabrique Arnold Turboust, un ton posé, des textes assez faciles à comprendre. Votre musique doit être comprise, limpide?

J’essaie d’être ce que je peux et c’est déjà pas mal. Je veux dire que je ne suis pas dans le calcul, je suis un instinctif et cet instinct me mène par le bout du nez! Je suis également d’abord musicien, le texte et la voix doivent être bien entourés. Un bon texte n’est pas suffisant, c’est l’ensemble qui compte, ce ménage à quatre, entre la mélodie, le texte, la voix et les arrangements.

J’ai découvert « Bubble Gum », le remix en 2017, il y a toujours une patte reconnaissable dans vos chansons, ce gimmick pop que l’on retrouve aussi chez Etienne Daho, une chanson d’Arnold Turboust doit-elle être reconnaissable?

Non pas nécessairement, mais j’aime les trouvailles musicales, la nouveauté, la différence, l’évidence, mon style, mon genre. Vous parlez d’une patte, j’en suis flatté, je l’ai aussi effectivement appliquée dans les chansons que j’ai faites pour Etienne Daho. En fait, c’est lui qui a popularisé ce style!

Quelles ont été les premières passions pour la musique? Les premiers noms qui se sont détachés?

J’ai commencé les leçons de piano à l’âge de 7 ans. Donc, j’ai un peu vécu avec Beethoven, Chopin ou encore Tchaikovsky. Ensuite, je me souviens des airs que mon père aimait beaucoup comme « In the Mood for Love » ou « The Cat » by the Incredible Jimmy Smith, le swing en général et l’orgue électronique par dessus tout. A la maison, la radio fonctionnait sans arrêt et j’écoutais avec assiduité le Hit-Parade.

Ou avez-vous grandi?

Je suis né dans un village en Normandie. Mes parents étaient commerçants, la musique était extrêmement présente, mon père achetait constamment des instruments de musique: piano, orgue, harmonica, guitare etc… Mon grand-père qui était horloger accordait tous les pianos de la famille.

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Y a-t-il, en ayant évolué entre la Normandie et la Bretagne, une attirance plus forte pour la Grande-Bretagne?

Absolument je le crois! En outre, je suis né pas très loin de Granville et c’est tout naturellement que nous prenions assez régulièrement le ferry pour aller à Jersey. Je me sens très proche de la culture anglaise. Français certes, mais aussi normand et donc par l’ histoire cousin germain de l’anglois, plus exactement du Britannique.

Dans les années 70 et 80, le punk et les premiers groupes utilisant uniquement le synthé (Kraftwerk…) ont pris leur place. Cela a été un déclic pour vous?

Le déclic oui! Mais surtout l’utilisation des synthés et de la rhythmbox m’a permis d’être autonome. J’avais beaucoup de mal à expliquer aux musiciens ce que je voulais. Mes maîtres en synthè sont en vrac New Music avec Tony Mansfield, Riutchi Sakamoto, Brian Eno ou Dave Greenfield le clavier des Stranglers, mais aussi Wally Badaroo, Kraftwerk , Can etc.

La synthpop de Vince Clark d’Erasure ou de Martin Gore de Depeche Mode a-t-elle été un point de repaire pour vous dans les années 80 et 90? De la même manière Human League et New Order ont-ils joué un rôle?

Oui tous ces groupes m’ont beaucoup apporté, j’aimais beaucoup les productions de Depeche Mode. D’ailleurs Richard « Rico » Conning (avec qui j’ai fait plusieurs albums « Pop Satori » de Daho ainsi que mon premier album « Let’s go à Goa » et aussi mon dernier album) a beaucoup oeuvré pour Depeche Mode, Erasure, enfin Mute en général.

 

Quelle place a eu la pop musique britannique en général dans votre art?

Très importante. Quand les Français hésitent, les Britanniques sont déjà dans l’action. Dans la musique, c’est pareil. L’Angleterre était et l’est toujours – peut-être un peu moins – le pays de la musique dans lequel tout est possible. A plusieurs reprises, j’ai eu des propositions pour travailler là-bas. La première fois de la part de William Orbit et la seconde fois de la part de l’équipe de Mark Stent. La pop britannique m’a effectivement beaucoup influencé , elle est à la pointe de la nouveauté.

« Adelaïde » en 1986 a beaucoup plu en France, le morceau est souvent joué dans les programmes radio années 80. Regrettez-vous parfois que ce hit soit l’arbre qui cache la forêt verdoyante de vos compositions?

Je vous répondrais en normand oui, car quoique je fasse, tout me ramène à cette chanson et mes autres compositions à côté font pâle figure. Cette chanson est un extraordinaire sésame, elle a même une renommée maintenant à l’étranger.

« Les Envahisseurs », est-ce une chanson de la première partie de votre carrière qui vous plaît aujourd’hui?

Je la joue sur scène et je m’aperçois que beaucoup de personnes la connaissent et semblent l’apprécier. Cette chanson fait partie de ma discographie et elle a sa place, caractéristique du milieu des années 80. Je l’ai réalisée avec Marc Moulin dans le studio de Telex et c’est Jacques Duvall qui a écrit le texte. Elle est d’ailleurs présente ainsi qu’ « Adélaïde » et les faces B respectives de ces singles dans la réédition de «Let’s go a Goa» sortie chez Universal en juin 2018.

Etienne Daho – que j’ai vu à de nombreuses reprises – porte encore sur scène ses chansons coécrits avec vous. Avez-vous vu des concerts du Blitz Tour. Comment vivez-vous la mise en musique live des chansons de l’époque du « Grand Sommeil » et de « Pop Satori »?

J’ai trouvé intéressant l’angle d’arrangements concernant ces chansons lors de sa dernière tournée.

Pourriez-vous me dire comment les conditions de production d’ « Eden » ont évolué? Il y a eu (cet été la série des radios francophones sur Etienne Daho a bien mis l’accent dessus) quelques difficultés notamment avec Astrud Gilberto? Quelles sont vos techniques pour qu’un tel chantier se passe bien et permette de produire de la bonne musique?

Je n’ai pas l’impression que les techniques de productions aient tellement changées depuis « Eden ». Evoluées oui, en fait la place du home studio est devenue centrale, primordiale. Souvent la production est tributaire des innovations techniques. Concernant Astrud Gilberto, elle n’a juste pas aimé du tout que je lui dise qu’elle pouvait chanter plus en rythme. Elle avait raison, je n’aurais pas dû me permettre ce genre de considération. Il n y a pas de techniques infaillibles, tout dépend du projet des personnes et bien évidemment des musiques, disons qu’un bon producteur doit aussi penser aux éventuels écueils qui vont joncher le chemin.

Qu’est devenu Tess pour qui vous aviez composé « Grain de folie » et « Nirvana »?

C’est ma compagne, j’aimais bien sa voix. Elle a sorti deux singles. Il reste des inédits, j’ai toujours en tête l’idée d’une réédition.

Marquis de Sade a fait son retour en 2018, avez-vous suivi ce projet? Vous sentez-vous proche du groupe aujourd’hui?

J’ai un peu suivi. Malheureusement, je n’ai pas pu les voir sur scène. Marquis de Sade, ce sont mes débuts et mon premier enregistrement comme invité aux claviers. Et quelques temps plus tard je faisais partie d’Octobre avec Frank Darcel, Eric Morinière et Thierry Alexandre pour l’enregistrement de «Next year in Asia». Je pense qu’ils ont eu raison, Marquis de Sade n’a existé que peu de temps. En outre, ils se sont entourés de très bons musiciens comme Xavier Tox Geronimo.

Que faites-vous actuellement, un nouvel album, des productions pour d’autres?

Un peu tout ça… Disons que j’essaye d’écrire de nouvelles chansons de rechercher de nouvelles idées, de nouvelles façons de faire, enfin bref de m’étonner. Un single « Trois questions pas plus » avec Plaisir de France va sortir ces prochains jours.

Vous avez travaillé pour la télévision, votre musique est très cinématographique… Avec les différents besoins des producteurs de pubs ou de BO de films, vous a-t-on plus sollicité? Est-ce un bon moyen de vivre comme musicien?

Le cinéma ne m’a guère sollicité en fait, je n’ai pas eu vraiment d’opportunités, j’ai juste fait la musique d’un dessin animé «Bécassine et le trésor Viking». Mes chansons sont quelquefois utilisées en « Synchro ». En revanche la télévision beaucoup plus, de nombreux habillages musicaux pour des chaines telles que TF1 (La météo…) ZDF, Paris Première, Eurosport etc… C’est effectivement un moyen de vivre de sa musique un peu moins aléatoire que d’attendre le succès d’une chanson. La musique est une aventure, il faut faire feu de tout bois.

Qu’écoutez-vous en ce moment?

Franck Ocean, Caribou, Franck Sinatra, Ducktail, beaucoup de titres glanés ici et la et de toutes époques à la recherche de la ou des playlists idéales.

Merci Arnold pour ce passionnant entretien, on se met « Adelaide »?

Par David Glaser

Toutes les infos sur Arnold Turboust ici.

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