LE MEILLEUR CHANTEUR DU MONDE

Jean-Luc Lecourt, rencontré dans les couloirs du Lycée Bellevue du Mans un jour de 1991, me donnait encore un peu foi dans l’humanité. Son sens de l’humour, quelque part situé entre un personnage de la bande de John Cleese et Terry Gilliam des « Monty Python » et celui de Morrissey me plaisait bien. Chez Lecourt, il y avait de la morgue, de la provocation, une folle envie de ne pas faire comme tout le monde. Il avait cette démarche bizarre entre Aldo Maccione et Jacques Tati. Sa façon de s’habiller, classique mais en total décalage avec ce qu’il était. Il savait déjà qu’il deviendrait « Le Ténia » pour marquer ce monde trop lisse de toute sa classe, pour mettre un coup de pied aux fesses des gens trop dans le moule, personnalités de l’industrie musicale comprises. Il ne cochait aucune case des critères de sélection de ce monde là, n’avait pas le manuel et ne le voulait pas. Il était à nu, à l’état brut, un petit joyau de l’anti-folk française, l’égal de Daniel Johnston, son héros. Ou plutôt l’un de ses nombreux héros.

Venant d’une famille catholique investie dans sa communauté, on était pas dans un clan sectaire pour autant et les valeurs des Lecourt encourageaient les talents artistiques de leur progéniture. Jean-Luc était donc en A3, une section du BAC intégrant le dessin. Mes parents avaient pris leurs distances avec les religions depuis longtemps et mettaient toutes leurs croyances dans un monde un peu plus progressiste, alors je faisais ce que je voulais, ce fut à moi de trouver mon style. Jean-Luc, Tony, Olivier, Frédéric et beaucoup d’autres, on avait un tronc culturel commun. Nous aimions les groupes de rock qui venaient du nord de l’Angleterre, Joy Division et The Smiths en premier lieu. Mais aussi les tentatives très réussies de Dominique A de faire vibrer ses émotions avec un minimum de moyens.

Avec Jean-Luc, on a vite beaucoup échangé à propos des Objets, d’Ignatus et de Oui-Oui. A propos de ce dernier groupe, c’est surtout Tony Papin qui ne manquait jamais d’infos sur ces musiciens. Cet as de la veille artistique ne loupait pas une sortie de disque de cette famille de musiciens de France et du monde anglophone. Il faisait des listes, faisait tourner des cassettes, on avait des CDs, de plus en plus de CDs… on se les passait avec un sens de l’emphase très poussé. On se référait à Lenoir sur Inter, on cherchait dans les bacs de disques marginaux pour débusquer des groupes recommandés par Peel sur la Beeb et on ne lisait que les Inrocks ou Magic, des fanzines à l’époque, voire le NME et ses cousins VOX, Melody Maker, Volume ou Select. Cette période n’est pas lointaine, je réécoute les chansons de Jean-Luc avec plaisir aujourd’hui et rien n’a changé, la charge émotionnelle est là, intacte. C’est notre adolescence, notre dépucelage musical.

LECOURT CHEMIN VERS LE TENIA

On s’est toujours plus ou moins tenu au courant de nos gestes jusqu’à cette mort brutale, incompréhensible au premier abord mais tellement compréhensible. Les quatre dernières années de sa vie, nous avions clairement pris nos distances, j’étais à Paris, puis en Suisse, puis à New York, puis à nouveau en Suisse, c’est dommage mais c’est ainsi. Je me souviens d’une dernière grande discussion dans un café. Au Zorba à Belleville, Jean-Luc venait de quitter le Zèbre dans lequel il s’était illustré en première partie d’Ignatus. Il me remerciait pour sa première scène au Caveau, pour le contact avec Ignatus… bref il était content de mon travail d’impresario improvisé. Reconnaissant, j’étais fier de son parcours, de ses exploits, de ses écarts, pour une fois il se passait quelque chose de remarquable au Mans, ma ville, mon enfance et lieu de mes premiers jobs.

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Avec Daniel Johnston, une photo de Tony Papin, le t-shirt de DJ est impec’… sur les épaules de Jean-Luc.

En 2017, la maison d’édition parisienne Constellation avec la participation de mon ami et ancien colocataire Yannick Le Vaillant ont édité le « Diary en ligne » dans un livre qui reproduit intégralement le journal web. Yannick et sa compagne Marine m’ont contacté pour présenter une soirée spéciale en hommage à cette « Téniamania » avec des musiciens de choix dont Gontard!, Thomas de Pourquery et BABX, ou encore Didier Wampas, le tout sous l’égide d’Ignatus, ces deux derniers étant particulièrement proches de Jean-Luc dans la vie comme dans leur philosophie artistique – plus punk pour Didier qu’Ignatus mais sans concession dans tous les cas. Ignatus voyait en Le Ténia une forme d’art brut, du rarement vu par chez nous.

Je garde un très bon souvenir de cette journée. Avoir rencontré ceux qui ont fréquenté Jean-Luc au Mans, dans les salles de concerts, chez Mitch ou chez Sam, à Radio Alpa sur laquelle Le Ténia était diffusé assez souvent, dans des soirées privées, était un honneur. Je n’étais pas conscient de l’impact phénoménal de ses chansons sur les gens. Ces grappes de fans avaient marqué visiblement l’esprit de Jean-Luc à en croire les histoires que j’ai enfin pu lire sur le livre édité par Constellation. J’y ai reconnu un artiste sociable, attachant, borderline dans certaines attitudes, un écorché en chemise de premier communiant, capable de tenter de tripoter publiquement une amie danseuse et de se faire péter les lunettes dans la foulée, mais aussi d’insulter une population de punks à chiens pendant tout un concert tout en inspirant le respect chez ces mêmes maîtres-chiens mouillés au houblon. Ces personnes avaient visiblement vu le phénomène Le Ténia déborder du cadre (du Mans) avec une certaine fierté, c’est mon cas bien évidemment. On était tous là pour communier le 7 juin à Paris, place des Fêtes.

En repensant à tous ces moments passés en 2017, donc six ans après la mort de Jean-Luc, j’ai remis une cassette que Le Ténia m’avait offerte. « Corrompu », sa toute première cassette sous le nom de Jean-Luc Lecourt. Un vrai régal! De la passer dans un autoradio avec mon fils assis sur le siège du passager et qui avait du mal à comprendre pourquoi son jeu de guitare était si mauvais… En bon protecteur de la « legacy » teniesque, je lui ai dit de ne pas faire attention à ce détail et d’essayer de comprendre l’univers, un peu comme un skateur balbutiant ses premiers tricks. Peine perdue. Mais en réécoutant les chansons « Ma bibliothécaire » et « Psychothérapie » , les longues plages de canulars téléphoniques en musique, interprétées en direct avec un Ténia jouant de la guitare en s’enregistrant et en saisissant au passage les réactions marrantes des gens, je me suis souvenu de la qualité créative de Jean-Luc au lycée Bellevue, ses nombreux dessins d’autofiction, des strips absurdes, de la BD plus longue pour son magazine artisanal mais terriblement soigné Radis Noir (avec Tony Papin et Jean-Luc Coudray), et de la musique, beaucoup de musique, seul ou en trio avec Tony Papin (toujours lui) et Mathieu Champs. Je repensais au foisonnement culturel qui existait au Mans avec nos groupes Damian, Ad Libidum, Dorian, les Hot Tongs et beaucoup d’autres dont je ne me souviens pas toujours des noms.

On se foutait de ce qu’on pouvait susciter comme réactions dans nos entourages, on faisait… et on se marrait. Mais on en a eu parfois marre un peu trop vite. Ne pas lasser et éviter de trop vite passer à autre chose étaient choses impossibles à 17-18 ans. Sauf pour Jean-Luc qui a continué inlassablement. Et tout son travail a été consigné dans ce journal intime pas si intime car aujourd’hui en ligne et en papier. Plongez dans sa lecture et vous y découvrirez un artiste passionnant. Pour vous laisser tranquille pour de bon, j’ai retrouvé la dédicace de l’habitant du 34 rue du jardin des plantes au Mans: « A toutes celles qui m’ont regardé, ont eu envie de me connaître, ont passé leur chemin et m’ont oublié », ça résume assez bien Le Ténia, la reconnaissance d’avoir vu passé ces dames, mêlée d’une tristesse de ne pas avoir su trouver la voie auprès d’une femme.

Par David Glaser

A lire: Le Meilleur Chanteur Français du Monde (journal)

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A lire aussi cet article en anglais.

A lire enfin et surtout ce diary

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