GRANDS ESPACES

Le groupe A Singer Must Die a vu le jour à Angers. La ville de Joachim du Bellay et du compositeur Henri Dutilleux a la bonne réputation, celle d’une bourgeoise pleine de vitalité, celle d’un bastion de la musique indépendante de qualité plutôt rock mais ouverte sur le monde (Kwal, Titi Robin…). La ville française a enfanté des Thugs, des Dirty Hands ou de Lo’Jo, trois « institutions » du rock, de la créativité et de la poésie. Mais c’était une autre époque pour la musique punk ou pour les groupes aux univers riches et distinctifs comme la troupe de Denis Péan. A Singer Must Die pouvait paver son chemin dans le sillon de ses compatriotes angevins concert après concert et vivre à l’image de ses aînés dans un circuit indépendant et autosuffisant, à l’écart des labels parisiens tout en vendant quelques disques (distribués par Modulor) et en cherchant les bonnes rencontres. A Singer Must Die est un groupe ouvert sur les autres, amateur d’indie-pop classieuse et mélodieuse. ASMD pour l’acronyme hors du temps et des modes s’est découvert un univers, un public aussi, le tout dans un contexte culturel angevin très créatif et en constante (r)évolution.

Démarrant dans un nouveau millénaire qui ne laisse plus les budgets marketing de maisons de disque indépendantes ou major dicter la créativité et l’espace médiatique à occuper, A Singer Must Die a tout de la troupe charpentée et réglée pour faire son trou à la marge et à la force de ses choix artistiques autour d’un auteur et interprète inspiré nommé Manuel Ferrer et d’un musicien-compositeur de grande qualité comme Manuel Bichon. Le reste du groupe se compose d’Olivier Bucquet à la basse et au sax, Romy Marx à la guitare, Emilie Buttazzoni au vibraphone et Régis Martel à la batterie, un line-up convoqué pour réaliser l’un des plus beaux albums de 2014 sous les conseils et décisions d’assemblage d’Ian Caple (Bashung, Tindersticks…) , le réalisateur a posé une empreinte, il a « capelisé » des arrangements de pop de chambre chiadés, il a sublimé les ébauches des deux Manuel. Entendu, puis écouté, puis adoré, les chansons d’A Singer Must Die ont pénétré mon être à tel point que je pardonnais aveuglément quelques défauts anodins, dérisoires et que j’embrassais l’opus comme un vieil ami retrouvé après des années de distance géographique et d’errance déloyale.

Manuel Ferrer avait apprécié que je choisisse le titre « Smoky Mourners » dans mon Top 6 de l’année 2014 et l’album « Venus Parade & More Songs Beyond Love » parmi mes six albums préférés. Quelque part entre des groupes vénérés pour leur sens de l’orchestration pop/anti-folk/sons mexicains (Calexico), pop et esthétique (Tindersticks), indie et mélodique (House of Love, Echo & the Bunnymen), le groupe assume une influence britannique marquante avec une tentation des grands espaces symphoniques (Scott Walker, Doves, The Divine Comedy…) et le romantisme noir, héroïque de quelques songwriters héros venus des territoires anglophones extra-Européens (Nick Cave et Leonard Cohen bien sûr…). En avril 2015, A Singer Must Die a réalisé un concert exceptionnel avec l’Orchestre de Chambre d’Anjou au Grand Théâtre d’Angers, Manuel a décidé d’offrir aux lecteurs et internautes de Suississimo un extrait de cette soirée inoubliable. L’occasion d’échanger avec Manuel Ferrer, chanteur d’un groupe généreux et émouvant.

 

Suississimo: Comment ASMD analyse l’après sortie de l’album? Que s’est-il passé pour le groupe?

Manuel Ferrer: Les retours critiques ont été plutôt nombreux et élogieux, bien au-delà de ce que j’aurais pu penser. Cette reconnaissance de certains médias spécialisés est toujours quelque chose de gratifiant qui vient s’ajouter, qui fait extrêmement plaisir. Une forme de récompense à laquelle on ne s’attendait pas.

Je me dis que j’ai fait au mieux, avec tous les obstacles que comportent ce genre de disque: les espaces pour la pop de plus en plus maigres sur les grands médias, un album réalisé en totale auto-production sans l’appui d’un label, le tout chanté en anglais, une musique qui n’a rien de tendance, sans l’encadrement d’une structure de tour, etc. Ça montre aussi les limites de ce genre d’aventure, où j’ai fait les choses un peu au fil de l’eau, avec un carnet d’adresses vide, et sans être spécialement implanté dans les réseaux de la musique.

Je suis heureux au final que le disque ait pu trouver un distributeur en France, ce qui n’était pas le cas de mon premier album. Quelques personnes ont pu nous découvrir, être sensibles à ce qu’on fait… à notre petite échelle, tout ça aide à continuer et donne déjà suffisamment de sens pour se dire qu’on n’a pas jeté des chansons dans le vide.

Votre univers a plu à des programmateurs de radio comme ceux de France Inter, comment expliquer que la radio publique se soit prise de passion pour votre son au point de vous inviter dans ses émissions?

Ce sont surtout des enthousiasmes qui viennent à chaque fois de personnes en particulier. Là en l’occurrence, c’est Alain Maneval qui a eu un réel coup de foudre pour le disque. J’ai été très sensible au fait qu’il se déplace pour nous voir sur scène, à Angers, et réalise la captation audio pour son émission « L’album de minuit » sur Inter. Cette rencontre restera un moment fort, c’est certain. Il est venu jusqu’à nous parce qu’il fait partie de ces personnalités curieuses et passionnées, il a un vrai esprit de découverte, je ne sais pas comment l’expliquer autrement. Il n’avait jamais entendu parler de nous avant que je lui envoie notre album.

Angers reste-t-elle votre ville d’expression artistique ou avez-vous pris le chemin des scènes de toute la France et d’ailleurs?

Nous avons surtout joué dans notre région. Il est devenu très compliqué de trouver aujourd’hui des dates en France, ce n’est un secret pour personne. C’est entre autres une des raisons pour lesquelles nous sommes partis tourner en Angleterre en mai dernier. C’était un peu notre bol d’air. La courte histoire d’A Singer Must Die est très liée à The Band Of Holy Joy que nous avons retrouvés avec bonheur, et avec nos amis de Morton Valence.

Quelle est la nouveauté que vous proposez à Suississimo aujourd’hui?

Le titre inédit « Canal St-Martin » extrait d’un concert que nous avons donné en avril. C’était émotionnellement fort puisque nous étions trente musiciens ce jour-là, accompagnés par l’Orchestre de Chambre d’Anjou. J’essayais de voir autour de moi comment nous pourrions conserver une trace vidéo de ce concert, mais sans beaucoup d’espoir, à vrai dire. Quelques semaines auparavant, nous ne savions pas encore que ce concert allait être filmé dans de si belles conditions. C’est par l’intermédiaire d’Angers Télé que tout s’est joué : très emballé par le projet, le directeur de la chaîne prend contact avec Pierre-François Decouflé d’Heliox Films à Paris, qui a eu un coup de cœur à son tour pour notre musique et s’est montré d’emblée partant pour produire la captation. Une très belle chance, là encore.

 

Votre admiration de grands compositeurs de pop orchestrée s’illustre-t-elle dans vos choix de production scénique aujourd’hui? Je pense à Scott Walker, Jarvis Cocker, Leonard Cohen ou à Nick Cave.

C’est évident, oui. Mais c’est aussi un fantasme frustré que je peux avoir en tant que spectateur de concerts. « Orchestrer » revient à approcher la musique sous une forme de classicisme, et les occasions de voir de telles productions scéniques sont rarissimes.

Au-delà de ce concert symphonique que nous avons organisé, nous jouons habituellement en formule « réduite » à six, avec notamment un vibraphone qui occupe une place importante dans les sonorités du live. Il était important pour nous de sortir de la formation rock basique, de retrouver sur scène l’intention des arrangements de l’album, de pouvoir sonner « orchestral », mais sans l’orchestre. Pas de quatuor à cordes donc, mais des musiciens touche-à-tout et des réarrangements en profondeur qui permettent de ne pas trop perdre les contours symphoniques du disque. En y apportant d’autres couleurs même, je pense.

Comment le groupe apprécie-t-il cette reconnaissance nouvelle?

Je crois qu’elle a dû donner un peu confiance à tout le monde. Notre batteur Régis Martel par exemple, a été sollicité pour accompagner la tournée « The Color Bars Experience », la formation symphonique en hommage à Elliott Smith qui a notamment été présentée à Bourges.

Le producteur de votre dernier album va-t-il réaliser le prochain?

Avant de contacter Ian Caple, je n’aurais jamais imaginé qu’il accepte de travailler sur « Venus Parade ». Je n’ai aucune idée de la personne à qui sera confiée le prochain album, ce sera affaire de rencontre, d’étincelles, là encore, entre des chansons et un producteur. Ceci dit, les questions de budget vont très vite me rattraper: il n’y a pas d’enfant de la balle dans ce groupe, l’album n’a pas encore été totalement remboursé, et je ne me vois pas du tout avoir recours au crowdfunding pour tout un tas de raisons.

Quelles sont les prochaines dates?

Nous sommes programmés au festival étudiant le Campus Day le 24 septembre prochain à Angers. Le circuit des concerts est devenu verrouillé, a fortiori en temps de crise. J’ai passé un temps fou auprès des programmateurs pour un résultat très limité, dans un environnement qui a des enjeux économiques parfois très éloignés de la musique. Cette période-là ne m’a rien apporté de vraiment épanouissant. J’ai donc plutôt envie me concentrer sur l’écriture de nouvelles chansons et de faire une flopée d’albums. J’ai un duo en préparation avec le songwriter américain Kramies, et des chansons que je vais proposer pour des projets un peu en marge.

Autre rendez-vous qui me tient à cœur aussi, et totalement inédit pour moi, à l’Espace Manufacture d’Issy-les-Moulineaux pour l’exposition photographique « De la rue vers l’or » de David Jacob et d’Etienne Orsini. Je suis invité à y faire des lectures à l’occasion du vernissage le 19 septembre. Un échange initié avec David Jacob à qui j’avais demandé d’écrire un texte pour le livret de notre album. Je suis très admiratif de ce qu’il fait, il porte un angle singulier sur les choses et une sensibilité que je n’ai pas vue ailleurs. Je sais déjà que cela va être un beau moment de rencontres.

Propos recueillis par David Glaser

http://asingermustdie.weebly.com/

 

 

 

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