LE PIANISTE

Il s’appelle Marc Perrenoud et c’est sans doute l’un des pianistes de jazz les plus doués de sa génération. Le Genevois en trio avec Cyril Regamey à la batterie et Marco Müller à la contrebasse ou en solo place le genre musicale aux frontières de l’expérimentation et de la transe tout en maintenant un sens aiguisé de la mélodie. Interview avec ce jeune musicien qui offre son talent au service du festival les Athénéennes dès ce vendredi soir et jusqu’au 16 mai à Genève. Interview d’un homme si doué qu’on s’étonne qu’il ne possède que deux mains et dix doigts.

Suississimo – Comment analysez votre succès outre-Sarine? Les alémaniques ont-ils tendance à vous considérer comme un des leurs?

Marc Perrenoud : Je ne sais pas si ils me considèrent comme un des leurs mais en tout cas j’ai toujours trouvé la Suisse alémanique très ouverte et très accueillante. Les Suisses allemands, contrairement à ce peuvent prétendre certains médias, aiment beaucoup les « welches » (pas seulement les pianistes) et voient dans la Romandie un partenaire très stimulant. D’ailleurs la plupart des suisses allemands parlent très bien le français… Donc lorsqu’ un romand s’intéresse à la Suisse Allemande et à leur culture, différente selon les régions, eh bien c’est carrément l’amour fou!

Un festival aux propositions artistiques complémentaires

-Les Athénéennes commencent ce soir. Vous êtes un des directeurs artistiques, pour ces 5 ans qu’avez-vous eu envie de programmer et pourquoi?

C’est avant tout une aventure collective. Nous sommes trois directeurs artistiques qui venons de milieux musicaux différents et nous avions envie de mettre toutes ces musiques sous le même toit. A l’heure ou le transdisciplinaire fait rage, nous avions surtout envie de mélanger les « publics » plus que les musiques et c’est pour cette raison que pendant 8 soirées il y a à chaque fois un ensemble dit « classique » puis un groupe « jazz ».

Niveau jazz cette année nous avons une très belle programmation en commençant pas Stefano Bollani, Amazing Keystone Big Band le 4 test de Michel Benita ou encore Grégoire Maret, en passant par Grand Pianoramax et Rusconi.

La programmation se fait selon nos envies du moment et évidemment un peu en lien avec le l’autre concert de la soirée. Ensuite, il me parait important de faire venir également des groupes de la « région » au sens large. Et quand je dis région je pense d’un côté à la Suisse Allemande (cette année Rusconi mais nous avons eu Andreas Shaerrer, Christoph Stielel, Julian Sartorius etc..) et de l’autre Lyon et sa région hyper dynamique (Amazing Keystone Big Band par exemple).

-Votre dernier album a reçu de très bonnes critiques dont de très honorables dans Downbeat ou Jazz magazine, comment expliquer que l’engouement de la part de deux grands pays de jazz comme les Etats-Unis et la France n’ait pas diminué?

Pourquoi aurait-il diminué? Justement, ces deux pays sont des plateformes incroyables pour le jazz tant au niveau de leurs scènes (clubs et festivals) que d’excellents musiciens qui s’y trouvent. Non, pour moi le plus important c’est que je jazz reste inscrit dans la société et que ça ne devienne pas une « niche » trop petite… Et pour cela, les politiques doivent faire des efforts pour soutenir le jazz (et la musique en général) à tous les niveaux. Pas seulement en injectant des millions dans des hautes écoles spécialisées mais également à l’école primaire et secondaire et ensuite soutenir de manière plus conséquente les séries de concerts et festivals.

Comme un instrument avec lequel faire corps

-Vous voir jouer sur des vidéos m’a donné l’impression que vous faisiez corps avec le piano, que vous le caressiez, comme si vous le “martyrisiez” en enfonçant les touches avec rapidité… mais comment décririez-vous votre rapport à votre instrument quand vous êtes sur scène?

Haha… j’espère que je ne le martyrise pas. Evidemment j’adore mon instrument. L’idée c’est de faire corps avec cet instrument, ça n’est pas évident. La musique n’est pas un langage « naturel ». Il faut l’apprendre, apprendre énormément de choses qui ne peuvent pas être innées mais qui au bout d’un moment peuvent être ressenties de cette manière. Le but final est évidemment que le musicien et son instrument ne deviennent plus que le vecteur de l’inspiration… mais ça n’arrive pas tous les jours.

-On décrit souvent votre jeu comme un va et vient de phases tantôt calmes et délicates, tantôt virevoltantes et délurées, comment composez-vous? Avez-vous toujours en tête de casser le rythme là où l’on ne vous attend pas?

J’essaie justement d’exprimer ce que je ressens en utilisant toutes les capacités de l’instrument. Le piano est un instrument incroyablement complet avec des possibilités harmoniques infinies… un instrument très rythmique et percussif avec une tessiture très grande. C’est une chance d’avoir tous ces paramètres à disposition et j’essaie d’en profiter le plus possible

-Comment surprendre votre auditoire? Quelles sont vos techniques pour saisir le spectateur?

Avant de saisir le spectateur, j’essaie de me saisir moi-même et de saisir les musiciens sur scène afin de créer dans un premier temps une bulle bien compacte et seulement ensuite je peux intégrer le public là-dedans. Et ça devient une sorte de vortex qui aspire tout et on fait tous le même voyage. Mais ça c’est dans le meilleur des cas, ça n’arrive pas à chaque fois bien évidemment !

-Cherchez-vous la transe? Cherchez-vous la note parfaite?

Cela dépend de ce qu’on veut définir par « transe » . Mais oui quelque part ça rejoint ce que je disais plus haut. Quand les différents acteurs et instruments se regroupent et se transforment, se mélangent en vecteur d’une idée et d’une direction, ça donne une forme de transe.

Musique nourrie par la beauté de textes, de scènes de vie 

-On parle du “lyrisme” de votre musique, de votre créativité? Comment nourrissez-vous cette dernière?

Je n’ai pas une façon particulière de nourrir ma créativité. Je pense que la créativité vient avant tout de la curiosité. Enfin chez moi en tout cas. Et on peut être curieux de tout. Donc même lorsque je regarde des ouvriers poser du ciment sur un trottoir ou la manière dont un chauffeur de bus prend un virage serré, c’est fascinant et ça amène des idées qui peuvent être traduites d’une manière ou d’une autre en musique.

-Avec les morceaux composés pour le spectacle sur les dix ans du personne de radio Jack Rose (diffusé jusqu’à il y a peu sur la 1ère), on sent chez vous cette volonté de rencontrer les belles choses, la poésie, les beaux textes… La littérature et la poésie sont-elles des nourritures qui peuvent vous mener à écrire une “chanson”, du moins une musique qui pourrait être accompagnée de paroles?

Bon.. je n ai pas de paroles sur mes musiques. Mais oui , un magnifique poème de Michaux est inspirant mais comme le reste. C’est rarement « un » texte ou une peinture qui vont déclencher une idée musicale.

-Travailler avec de grands jazzmen américains ou européens, est-ce pareil selon vos différentes expériences?

C’est extrêmement différent. Les musiciens européens sont nos semblables, on se comprend plus facilement. On a souvent tendance à désigner l’Europe et l’Amérique comme l’occident mais en réalité nous sommes très différents. Le monde du jazz au Etats Unis est encore beaucoup plus dur qu’en Europe et cela se ressent, je trouve, lorsqu’on travaille avec des musiciens américains. Il y a de très bons côtés: on doit se surpasser. Mais en même temps, cela peut entraîner une recherche de l’énergie de l’ émotion qui va un peu toujours dans le même sens.

La Nouvelle-Orléans comme lieu d’incarnation de la folie du jazz 

-La Nouvelle-Orléans a vu naître le jazz, descendant du ragtime, du blues, de musiques créoles possédées par des croyances de toutes sortes, pensez-vous que vous héritez de ça, de cette folie, de ce démon caché dans les interstices d’une partition?

C’est difficile à dire… Mais justement si on parle des musiciens européens, il faut avoir le courage de s’affranchir de cela. Moi je suis suisse. J’ai grandi à Berlin et ensuite Zurich avant d’arriver à Genève. Ma mère est néerlandaise, mon père suisse. Ce sont ça mes démons, ma folie… C’est la vieille Europe et toutes ses complexités!

Nous avons joué en décembre dernier à la Nouvelle Orléans. Dans un très bel endroit, le Snug Harbor. On a joué avec nos tripes et nos codes et c’est ça qui a plu et qui fait qu’on va revenir l’année prochaine. Le jazz est pour nous une source d’inspiration, nous pouvons l’écouter, le travailler mais nous ne sommes pas nés sur les rives du Mississippi… Une fois qu’on l’a accepté, tout devient plus simple!

-Je vous ai entendu sur des pas de claquettes à Espace 2. A quel point les rencontres comme celles d’avec Laurent Bortoletti vous inspirent?

C’est une chance d’avoir des émissions live à la radio et lorsque on se rencontre, entre musiciens ou justement dans ce cas danseurs de claquettes c’est évidemment très amusant de tenter quelque chose. Je n’avais jamais joué avec un danseur de claquettes mais je me réjouis déjà de la prochaine fois!

Propos recueillis par David Glaser

Marc Perrenoud Trio – Vestry Lamento (Double Moon)

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