LE MONTREUX JAZZ EN FUSION

C’est pour ça qu’on aime Montreux! Cette capacité qu’a le festival de musique le plus prestigieux du monde de tomber quasi systématiquement sur des artistes appelés à devenir très grands. La première petite révélation mondiale de la trap argentine Nicki Nicole est sur une scène de jauge raisonnable un soir et le lendemain on a rendez-vous avec le chanteur de blues-jazz-rock all around, Monsieur Van Morrison qui lui va recevoir ses 3000 convives et plus. Le Stravinski? Nicki Nicole y sera peut-être comme Van the Man, laissons faire le temps, la prodigieuse chanteuse argentine vient tout juste de finir une série de singles et deux albums. La peinture est fraiche. Le Champagne encore au frais.

Nicki Nicole au Montreux Jazz Festival le jeudi 14 juillet 2022 (photo D.Glaser)

Montreux en 2022, ce sont deux soirs de fin de festival pleins de surprises rafraichissantes dans la touffeur excessive d’une Riviera qui revit après deux années entre parenthèses. La fin de soirée de ce vendredi 16 juillet, avec l’acteur de « 21 Jump Street » et du « Pirate des Caraïbes », Johnny Depp avait des allures de grande foire attirant « starfuckers wannabe » dehors et amateurs de guitare interrogatifs plutôt dedans, après tout, ces derniers venaient voir le Londonien virtuose de la guitare et pas un invité spécial qui fait les gros titres ces temps dans une ambiance #MeToo bien glauque.

Incompréhension bien justifiée si l’on ne se base que sur des critères musicaux. Par ailleurs, le rap mellow de Rejjie Snow et celui plus brut de GoldLink ne sont pas passés inaperçus la veille, un jeudi 14 juillet, sorte d’étape de transition avant le bouquet final. Les deux artistes ont enchanté un Lab par leurs flows tout en rondeur et clarté pour le Dublinois, tout en punchlines dévastatrices et hooks dangereux pour le Virginien. Montreux, Music Complete, aurait pu être le titre de cet article, c’est le titre du dernier album en date de New Order mais on se permet de leur emprunter tant il est approprié.

Jeff Beck emmène son son compagnon de studio sur l’album « 18 » en tournée, Johnny fait nous mal… (David Glaser)

L’album de Beck s’appelle « 18 » parce qu’ils ont l’impression d’être de jeunes hommes. Leur album est une ode à leurs maîtres du rock and roll. Après une séquence d’une quarantaine de minutes où l’instrumentiste Jeff Beck, renforcé par une section rythmique de classe supérieure, nous gratifie de plusieurs de ses soli d’anthologie, en rupture avec le cliché blues-rock bidon et bourratif de ces « gratteux » mondiaux trop contents d’eux, on sent la foule en demande d’un petit supplément. On comprend alors que Depp se fait attendre par les plus jeunes spectateurs. Mais Beck laisse monter la sauce, joue avec les ambiances, tantôt futuristes (merci au clavier et choriste qui fait office de back-up multi-facettes dans ce concert aux allures de workshop pour amateurs de prouesses « stratocasterophéériques » sonnant simples). Mais voilà le Pirate – déjà vu à Montreux avec Alice Cooper et Joe Perry en 2018 – avec sa voix qui n’est pas sans nous faire penser à celle d’Axl Rose s’il avait remplacé la coke par la morphine. L’antidouleur n’aide pas le Johnny Kid à pousser fort. Il est un piètre performer mais il y met du cœur, il n’a rien composé car il s’attache surtout à faire briller les morceaux de « 18 » composés par d’autres. On notera un « Venus in Furs » du Velvet Underground qui glisse aux oreilles comme si Lou Reed avait fait un come-back sur terre sur la Riviera vaudoise pour donner un petit coup de main. Encore une fois, tout le mérite revient au back vocalist de Johnny Depp.

Van Morrison, la classe internationale, un homme qui a fait avancer la cause du blues rock dans le monde de la pop élégante et vice-versa. Une voix, un style, un maître (David Glaser)

Pas de souci, on est dans l’excellence. Van Morrisson emballe son public en débarquant sur la scène avec son harmonica. « Dangerous » et « Thank God for the Blues » chauffent un public senior qui n’a pas perdu le sens du déhanchement avec les années. On se sent bien avec ce maître du blues-rock venu de Belfast et connu du très grand public pour ses titres de gloire que sont « Brown-Eyed Girl » ou « Gloria ». Le premier sera ignoré de ce set, le second en revanche trouve une place dans le bouquet final avec une longue impro de l’orchestre de géants que Georges Ivan Morrison a assemblé (des musiciens de la perfection, mention spéciale à l’organiste inspiré sur le Hammond et à la choriste très présente tout du long), une impro intégrant le standard de jazz « Summertime ». Le maestro jouant du saxo, alterne ses tubes et des hommages aux grands (Lester Young/Jackie Wilson/Sam Cooke), on est entre grands héros du jazz et du R&B et Montreux is all about it baby.

Devant le Montreux Palace, havre de paix des artistes et des guests VIP de la Cité de la Riviera, illuminé du bleu des lumières du Montreux Jazz, derrière se trouve la Lake House (David Glaser)

De Nicki Nicole, on ne connaît rien sauf qu’elle ensorcèle le Jazz. Bien qu’elle soit jeune avec une garde-robe swag pour « petite » – comme sa consœur étasunienne Ariana Grande à ses débuts sur la scène mondiale – Nicki est une force de la nature sur le plan du groove, une petite bombe acidulée dans sa façon de poser un flow chaleureux et sucré. Le phrasé quasi rappé systématiquement de ses lyrics inscrit le style Nicole dans un genre hybride qui la rapprocherait d’une Billie Eilish, la voix en plus, la beauté du castillan argentin en sus. On comprend pourquoi soudainement toute une population hispanique et sud-américaine hispanophone s’est déplacée en masse vers les premiers rangs du Lab. Depuis 2019, la jeune Nicki produit et crée la sensation, « Wapo Traketero » est le premier morceau à faire parler d’elle, produit par Gonzalo Ferreyra, puis c’est le producteur Bizarrap qui lui donne sa confiance en plaçant le titre sur ses 13e « Music Sessions ». Un morceau qui la fera monter sur le podium du Hot 100 d’Argentine. S’ensuit un deuxième hit-single « Años Luz ». Nicki sait « livrer » sur disque comme sur scène.

La trap de Nicki Nicole ensorcèle le Jazz

En ce jeudi 14 juillet, la star montante de Rosario (la même ville que le footballeur Lionel Messi) a puisé dans son cabas orchestral des sonorités rock et quelques éléments R&B d’influence tropicaliste. La base reste jeune et hip-hop, calée dans les canons de la production de trap mondiale, mais le groupe à côté d’elle a tout du roster de vieux routiers, un guitariste qui fait saigner ses cordes sur quelques soli d’embellissement de fin de tracks, un bassiste qui roule des mécaniques jouant bas avec son instrument, imposant un son rond et parfois puissant. On note la qualité des deux choristes soul, abaissant le côté acidulé de la voix de la rappeuse, avec un PH pas si neutre fait de sonorités R&B et rock. Pas étonnant que les singles de la chanteuse « Wapo Traketero », « Colocao », « Mala Vida ou « Mamichula » se classent dans les premières places des charts mondiaux, tous les ingrédients de la pop moderne sont utilisés avec intelligence. Le public entre dans la transe de ce set calibré.

Rejjie Snow, en héros de ce début de soirée au Lab, un public jeune pour un solo très percutant dans le flow et la présence, cool et radieux dans le tempo et l’humeur (D.Glaser)

Sur les intros de ses sons, Rejjie Snow captive son peuple avec quelques « What’s up Montreux? » déjà entonné des milliers de fois par ses prédécesseurs (Kendrick Lamar en 2014, Pharell Williams en 2013 ou encore Janelle Monáe en 2012) dans des concerts où hip-hop et R&B ont trouvé un espace protégé le plus naturellement du monde. Rejjie Snow est un modeste prospect qui se balade, sur scène, il chaloupe dans l’enchaînement de ses rimes, décrochant sourires et appels à la participation du public avec force « hands up Montreux » dans chaque interstice. On sent un homme fait pour la scène. Le Dublinois – un temps expatrié aux USA – se sent chez lui à Montreux. Un trait d’union entre deux continents du rap qui ont évolué avec l’apport de millions de nouvelles références (de la funk du début, on passe aujourd’hui à des écarts vers des musiques plus tribales). Le public le lui rend bien, il reprend ses textes et en redemande, le son de Rejjie déborde sur la soul, une sorte de doucereuse potion mélangeant des ingrédients sucrés tout droit sortis d’un distributeur à température ambiante. On aime ce hip-hop fédérateur, positif, qui prend racine dans des situations pas toujours heureuses. Rejjie table sur un récit authentique et emmène son public en balade sans relâcher la pression, de sa voix suave, de ses lyrics réalistes et ancrés dans un univers où les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence ne sont pas bien loin. De la belle ouvrage. Son exceptionnel (merci aux ingés sons qui disposent avec le Lab ou le Stravinski de deux concert halls tout équipés en sons Meyer) et attitude classe du bonhomme. On sent l’influence de MF Doom, Common ou encore Future avec qui il a collaboré. A la scène comme sur disque, Rejjie Snow est cette force tranquille du hip-hop, Go raibh maith agat comme on dit en irlandais.

GoldLink, homme de lien a retourné le « Lab » avec son hit « Crew » et un show explosif (D.Glaser)

Le meilleur pour la fin. GoldLink a tout écrasé sur son passage. Le rappeur de Virginie et de Washington DC, qui a toujours su qu’il avait quelque chose qui le distinguait, a débarqué là au Lab en toute décontraction avec son DJ. Morgue au max, allure impeccable, quoique légèrement distant avec le public dans un premier temps, on sent le MC un peu timide. Quelques secondes passent et le concert de D’angelo William « GoldLink » Carlos prend feu. Les images en toile de fond déversent des scènes d’un film dans lequel DMX s’illustre. On imagine le rappeur virginien en faire autant tant il semble chérir les postures de ganglord loufoque interprétées par le regretté rappeur de New York. DMX-GoldLink, il n’y a pas un lien très évident. On imagine GoldLink plus proche d’artistes comme Nas ou J.Cole, deux techniciens de la rime et du boom-bap efficace sur dancefloor à ciel ouvert ou sous le toit du 2m2c. Opération réussie quand GoldLink sort un de ses hits YouTube « Crew », preuve du pouvoir des vidéos pour le succès international d’un artiste, le public montreusien s’extasie sur cette bombe R&B/rap du meilleur acabit. GoldLink a fait le lien avec le public, avec Montreux. On espère toujours une foule en pleine liesse, chantant tout du long. Le monde change, le rap est plus que jamais la musique numéro 1. « Explicit lyrics » exclus, le MJF et ses collègues de Paléo ou des Eurockéennes l’ont bien compris, le lien entre les générations, entre la population et les festivals sevrés de temps d’expression ces deux dernières années, se renoue avec ce genre omniprésent, pour notre plus grand bonheur.

David Glaser

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