L’année de la Datcha et des Docks

2026 est une année spéciale : les Docks ont 20 ans, la Datcha en a 15. Très proches l’une de l’autre, ces temples de la musique à Lausanne ont fait un travail magnifique de transmission. Si la première a enchaîné les moments de gloire, de la venue de Nick Cave à celle de Cabaret Voltaire vendredi dernier en passant par des moments nombreux d’éternité avec des groupes devenus ensuite des powerhouses de festival (Fontaines DC étant un des derniers en date), l’autre a vu défiler quasi toute la scène indie folk et la nouvelle chanson française dans des soirées souvent mémorables pour ce rapport très direct avec le public. Deux visions complémentaires de la programmation musicale, l’une multikulti dans les différentes familles du rock avec la capitaine-docker-rocker Laurence Vinclair, l’autre plus axée sur le texte et les univers singuliers de la chanson poétique avec ce chef d’orchestre des pas de côtés vu du Pays d’En-Haut qu’est Adrien Romedenne. Deux espaces d’accueil confortables, sympas et à taille humaine, pour des artistes qui rempliraient des salles beaucoup plus grandes dans d’autres villes. Deux espaces qui proposent expos, bars et possibilités de soirées de deejaying.

Sugar, trio mené par Bob Mould (guitare et chant à droite), David Barbe (basse et chant) et Malcolm Travis (batterie)

Ces moments d’anniversaire sont des moments charnières, des occasions rêvées pour faire revenir les personnes qui ont marqué la salle de leur empreinte. C’est le cas de la Datcha, qui en une semaine a vu venir le Picard Albin de la Simone et le Berrichon Florent Marchet, ce dernier étant un poète de l’observation sociale, de la campagne de province bucolique et alcoolisée, animée et désœuvrée, belle à crever, crevant de sa crise abandonnique aiguë. On a bu ses paroles comme du petit lait, on savourait ce ton plus grave, plus ancré, cette façon de faire corps avec un piano qui délivre des notes fortes et puissantes, servies dans un mélange d’emphase et de délicates pressions, laissant leur place aux silences… On le sentait marcher à l’aise dans ses habits de chanson. J’ai aussi beaucoup aimé don vibrant tribut à Murat.

Le son de la Datcha a résonné très fort ce soir d’anniversaire : Florent n’était pas venu depuis longtemps. Il y avait comme un clin d’œil appuyé de l’histoire avec ce concert. Passé par des succès discographiques majeurs, l’auteur de « Rio Baril » et « Gargilesse » a livré un spectacle qu’il ne fallait pas prendre de travers : dos au public par moments, mais vannes faciles et récits déroutants glissés dans les interstices. L’attention est là, l’émotion est là. Marchet, un soir de fin de printemps, c’est un luxe, c’est un moment de grâce. Et il se plaît à parler aux gens, à leur raconter les coulisses de son art exigeant. Un homme à part sans doute. Un homme chez lui à la Datcha.

Albin de la Simone, chantre de la chanson pop indé, aux côtés de Florent Marchet et Mathieu Boogaerts

Il y a quelques années, j’avais eu l’immense plaisir de voir Mathieu Boogaerts par deux fois à la Datcha, le lieu se prêtant à l’univers de ce musicien complet, facétieux, possédant chaque seconde de ses chansons pour en faire une parade de hits potentiellement explosifs sauf pour les radios FM françaises, qui se sont toujours évertuées à ignorer le talent sans nom de MB. Son homologue Albin de la Simone a commencé son show de mercredi dernier avec « Mes épaules », et la Datcha, pleine à ras bord, a chaviré. Tant d’émotion en trois minutes trente : on se plaît à repenser à ces vidéos de Jipé Nataf, Mathieu Boogaerts et Albin de la Simone en trio précieux, ou encore aux célèbres siestes musicales du 104 à Paris. Sauf que là, Albin est venu avec une armada : ses textes d’enfance, ses récits d’aventures avec sa sœur et ses parents dans un château décati, rafistolé, mais un père pas friqué, plutôt fabriqué dans l’étoffe des héros magnifiques, capable de se faire financer sa passion pour le vol sur petit coucou sans avoir le premier sou pour se payer l’engin. Les histoires d’Albin sont délicieuses : bravache, le petit Albin a sorti le pistolet à plomb de son propre papa pour faire le malin… la suite n’est pas fameuse, mais elle est dans le livre, et il n’y a pas mort d’homme.

On a dû partir avant la fin du concert. Crève-cœur, car le groupe Sugar fait sa seule date en Suisse (comme Cabaret Voltaire) ce soir-là aux Docks, un peu plus tard. L’énergie et la puissance définissent ce trio magique tout droit venu des États-Unis. Creation Records, le label qui accueillait Oasis et Primal Scream dans les années 90, a la bonne idée d’avoir rendu disponible leur album Copper Blue. Franc succès en Angleterre, en France et dans d’autres pays. La Suisse découvre les puissantes histoires de Bob Mould et de ses acolytes David Barbe et Malcolm Travis : le groupe dépasse les 150 ans à eux trois, mais la puissance et l’énergie de leur son sont intactes. Passées les trois premières chansons, dont l’énorme « A Good Idea » et le mélodieux « Changes », Dave et Bob alternent à la voix lead. Sugar ne fait presque pas de pause entre les chansons : c’est un feu d’artifice. Malcolm, métronome intense, technique, en apnée, donne cette impression de bagarre grandiose. Reviennent des souvenirs de soirées à écouter Bernard Lenoir très fort sur Inter dans la voiture, à lire le NME et Select, des soirées à voir Sugar devenir un ersatz des Beatles ou des Stones pour des ados du début des années 1990. La boutique de Rhino Records à New Paltz, dans l’État de New York quelques années plus tard, possédait un exemplaire de Copper Blue de l’enfant du pays (Bob Mould est né dans l’état de New York) que j’avais abandonné en route. Et je n’avais pas fait cet achat. Moi qui rejette le commerce en ligne, je vais tenter de rattraper ce raté. Sugar avait fait un parfait trait d’union entre Hüsker Dü et les grands descendants de la musique noise expérimentale. Sugar est aussi un défenseur du songwriting pour les gens qui en veulent un peu plus à chaque sortie. Tout était précieux chez ces faiseurs de disques.

Bob Mould avait travaillé un peu seul, mais Sugar présente un avantage important : il y a de la maturité et une vraie joie d’être là, de chanter intensément. Bravo à lui d’avoir su garder le contact avec son public, militer pour une forme de luminosité dans un genre rock qui a fini par industrialiser l’artisanat pur de la musique populaire, avec tous ces éléments de production, de distribution, de promotion… Sugar a compris les règles du business musical, et même s’il n’a pas une discographie de deux mètres de long, ce n’est pas le souci majeur. Sur scène, le public, beaucoup d’Anglais de Suisse, répond avec un plaisir évident. Le concert passe comme un éclair. Sugar a fait exploser le taux d’insuline des moins diabétiques d’entre nous. Sugar est une friandise, et on est très heureux de les voir en vie et en tournée.

Deux jours après Sugar, Cabaret Voltaire, pilier de la scène indé anglaise, du nom du café dadaïste de Zurich, est programmé aux Docks. Je n’avais pas prévu d’y aller, étant beaucoup pris par mon travail. Mais un appel va tout changer : Stéphanie me propose son billet, ne pouvant plus y aller elle-même. La belle histoire, c’est que j’aimais Cabaret Voltaire comme New Order : deux propositions venues de Grande-Bretagne qui mélangent expérimentation et vrai sens de la mélodie, art vidéo, graphic design et arts visuels en général et que je n’avais d’yeux que pour New Order, belle erreur. Stephen Mallinder garde ce sens du son qui prend de l’élan et de la force, des rythmes entraînants qui m’ont fait danser là où les DJ n’ont pas toujours cette magie, de l’électronique live avec des bases très rock et très organiques. Le beat, lancé par la boîte à rythmes, et les deux synthétiseurs (dont un modulaire) en complément du chant/synthé de Mallinder, est entraînant : le public se replonge dans une ambiance pré-rave des années 80, l’époque des KLF, Orbital et The Orb, trois grands noms de la house alternative et de l’ambient britannique. En même temps, Cabaret Voltaire propose des fresques très mélancoliques, en contrepoint de la vision dansante des trois cités.

Stephen Mellinder, seul membre fondateur de Cabaret Voltaire qui atteint les 52 ans d’existence.

L’expérimentation des « Cabs » a donné de belles réussites ; ces hommes ont été des pionniers, comme Kraftwerk. Des voix radiophoniques utilisées en extraits, des collages vidéo et audio, un sentiment d’urgence, des images urbaines aux grains foncés, des slogans : des modernistes capables de puiser dans le hip-hop et la pop culture des repères réutilisables pour faire autre chose. Les danseurs des Docks plongent dans un bouillon de culture technologiquement avancé, avant-gardiste, une performance qu’on pourrait tout aussi bien retrouver dans un musée d’art moderne que dans une arène plus grande. Le groupe vient du post-punk et, à partir de The Crackdown, a migré vers les sons électroniques. Ils ont été les précurseurs d’un son que Depeche Mode et Fad Gadget ont eux aussi su explorer et amener ailleurs. Mais Cabaret Voltaire a su rester dans son créneau sans jamais se faire avaler par le music business. Peut-être un secret pour cette longévité inoxydable.

David Glaser (photo et texte)

Laisser un commentaire