La mise en scène de La Clémence de Titus par Milo Rau au Grand Théâtre de Genève (joué du 16 au 29 octobre) a transcendé l’opéra de Mozart en une œuvre contemporaine, politique et profondément ancrée dans les réalités artistiques mondiales et genevoises. Dès les premières minutes, le spectateur est plongé dans un forum où résonnent les voix des classes populaires et celles d’une élite bourgeoise triomphante, incarnant les conflits entre pouvoir et rue. L’espace scénique oscille entre bidonvilles et galeries d’art, entre l’éclat des puissants et la précarité des laissés-pour-compte. On est dans une analyse sociétale classique de nos sociétés mondaines. Pourtant, l’homme et la femme de la rue viennent quelque peu bouleverser un ordre millénaire, indéboulonnable, dans un environnement feutré, officiel et majestueux, dans un Grand Théâtre de Genève qui incarne l’Art lyrique avec un grand A. Provocation ? Non, pas vraiment. Prise de position originale ? Oui, et La Clémence de Titus s’y prête.

Milo Rau avait déjà présenté une version de cet opéra en streaming en 2021, en pleine pandémie. En 2024, il pousse l’œuvre plus loin dans un contexte marqué par des crises globales : guerres, répressions, migrations. Cette relecture de l’opéra de Mozart, composé en 1791 en seulement 18 jours, dépasse l’œuvre classique pour (re)devenir une fresque sur les tensions contemporaines, alliant pacifisme et contestation du pouvoir, conservatisme et aboutissement révolutionnaire. Ces tensions, répétées depuis le XVIIIe siècle, soulèvent une question en filigrane : pourquoi l’Art ne déclenche-t-il pas de contre-révolution ? Pourquoi reste-t-il l’apanage des puissants, qui maîtrisent les chaînes de production dans l’industrie des sentiments et de l’esthétique ? En réinterprétant le livret de 1734, Rau tisse un lien entre La Clémence de Titus et les défis d’aujourd’hui, mettant en lumière un transfert chronologique. Il fait écho à des situations où le tiers état se rapproche de nos réalités économiques bouleversées par les guerres, les durcissements autocratiques de sociétés autrefois plus libres (Iran, Afghanistan…). L’image de la rue est dégradée, et pourtant, la beauté s’y love dans les interstices, dans ces petites touches qui parsèment ça et là l’espace urbain. Genève sert ici de base multimédia insérée dans un décor générique, une astuce particulièrement bien pensée.
Dans cet « opéra genevois », Titus, empereur romain déchiré entre ses amours contrariées et trahi par son ami Sextus, offre une leçon de clémence en refusant de punir ses traîtres. Rau transforme cette histoire en une interrogation sur l’élitisme et le spectacle contemporain, symbolisant Titus non comme un empereur, mais comme un artiste coupé des réalités populaires, fasciné par la reconnaissance médiatique et une valorisation narcissique trompeuse. Le peuple, incarné par des sans-abri et des réfugiés, envahit la scène, mettant à nu la superficialité d’une clémence de façade. L’art reste bourgeois, tandis que le bas-peuple semble exclu de cette beauté institutionnalisée : il doit survivre, et son regard contemplatif est absent. Vers la fin du spectacle, l’homme et la femme de la rue trouvent leur place dans cet espace autrefois exclusif. Comme un renversement du destin, le poseur de tapis rouge du Grand Théâtre ou les femmes émigrées de la République Démocratique du Congo montent sur un piédestal unique. Ils se retrouvent à une position qui leur aurait été inaccessible dans un autre monde ou à l’époque de l’écriture de Titus. Cette mise à jour du contexte genevois des années 2020 donne à cette œuvre un souffle de modernité inédit, comme un regard jeté sur un paysage blafard illuminé par une lumière tamisée au bout d’un long et beau couloir.

Rau intègre des acteurs non professionnels issus essentiellement de la migration, ajoutant une dimension documentaire à la représentation. Des témoignages vidéo évoquent les parcours d’exil et de souffrance, rappelant les tragédies contemporaines sans sombrer dans le pathos. Le parallèle avec la Révolution française est frappant : pourquoi, après une révolution contre les élites, un opéra célèbre-t-il la clémence d’un souverain ? Le tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple est incarné par les comédiens. Rau interroge cette récupération des valeurs révolutionnaires par une élite cherchant à survivre, à se recomposer, à s’auto-critiquer. Sans doute. Cette critique est également propre à la société du spectacle, dénoncée par Pierre Bourdieu. Une société marchande, incarnée ici par un comédien devenu enseignant, ancien marchand d’art, qui avoue son absence de sens moral face à l’argent. Milo Rau dépeint un monde nourri de contradictions, tout en aspirant à une utopie de justice et d’équité, même si elle semble inaccessible. Le décor avant-gardiste, froid, accentue cette distance entre les sphères privilégiées et la réalité des opprimés.

La mise en scène de La Clémence de Titus incarne cette dualité entre grandeur et duplicité. Serena Farnocchia interprète une Vitellia déchirée, tandis que Bernard Richter dans le rôle de Titus oscille entre charisme et complaisance. Sous la direction de Tomáš Netopil, l’Orchestre de la Suisse romande accompagne cette fresque avec subtilité, laissant place aux récits poignants des figurants. La Clémence de Titus par Milo Rau est une réinvention audacieuse d’un opéra qui déroute, où l’art et la réalité s’entrechoquent, où le pouvoir est mis à nu, et où l’espoir d’une réconciliation est aussi fragile que le monde qu’il décrit. Un miroir impitoyable de nos sociétés modernes, sous une apparence classique.