Le parc de Montbenon vendredi soir, l’ambiance est torride. Le dôme de chaleur qui enveloppe la terre vaudoise donne des faux-airs de maquis à la salle des fêtes de Montebenon. J’entre dans la salle Paderewski que toutes les grandes organisations culturelles lausannoises prennent d’assaut régulièrement pour leurs concerts et projections (le Sinfonietta, JazzOnze+, le LUFF, la Cinémathèque ou les Rencontres 7eme Art Lausanne…). Ce soir c’est la première en Suisse de l’humoriste franco-burkinabè Roukiata Ouedraogo dans le cadre du Festival Cinémas d’Afrique Lausanne (FCAL). La comédienne dégage une énergie contagieuse, une facilité à entrer en contact avec ce public qui l’écoute raconter via « Je demande la route » son odyssée depuis la mère-patrie, et les années d’école à 100 enfants par classe, jusqu’à la ville-lumière Paris dont les voix d’accès sont pleines d’embuches.

Les castings décourageants, les communications le cœur très serré entre Roukiata et sa maman, la conscience des Africains à Paris envoyant leurs transferts Western Union qui font vivre des visages entiers… On écoute, on rit, on pleure, on pleure de rire. La salle est surchauffée mais on se dodeline d’aise dans cette torpeur quand Roukiata lâche une punchline avec cet accent burkinabè qu’elle n’hésite pas à activer tout au long du spectacle pour nous plonger dans le contexte. Elle rentre au pays les bras chargés de cadeaux, c’est un événement, une traduction de sa générosité plus large que la vie. L’actrice de Ouagadougou nous fait entrer chez elle à Paris comme chez elle au Burkina Faso (la Haute-Volta comme elle citera le nom un temps utiliser pour qualifier son pays, comme pour souligner le passé colonial de sa patrie d’adoption, la France). Elle tire les larmes des plus endurcis d’entre nous, à chaque fin de tableau. Ces tableaux sont construits avec goût, panache de lumières et d’ambiances, justesse, amour et respect de la famille, respect de la culture de sa famille qui l’accompagne tous les jours. Sa jeunesse entre les deux continents sert aussi de toile de fond au récit. Mais ce récit décolle et ralentit avec tous ces « vas-et-viens » dans les thématiques évidentes d’une vie écartelée sur deux continents si différents. Des incompréhensions culturelles au racisme basique et systémique (un imitateur français qui pense avoir trouvé un moyen de bien faire « l’accent africain », une époque révolue Dieu merci mais des souvenirs qui restent), l’ascension au mérite en dépit des différences, les doutes et la douleur de laisser les siens au pays, etc… Monter à Paris pour un provincial de l’Ouest peut représenter un défi. Mais quand il s’agit d’une jeune Burkinabè, le défi ressemble plus à une des montagnes suisses de 4000 mètres. Pari réussi en tous les cas pour la jeune artiste Roukiata Ouedraogo, un spectacle d’une magnifique humanité qui continue son chemin depuis 2018.

Ma première expérience cinématographique de ce 17e festival Cinémas d’Afrique Lausanne commence avec un court-métrage nommé « Papa Eric le Tendre », un film qui suit un Congolais qui part quotidiennement à la rencontre de Parisiens un peu coincés, engoncés dans un quotidien qu’ils subissent. Musique, humour, danse, présence… l’homme fait le bien et a une philosophie de la vie qui diffuse. Suit le film ivoirien « Element » mettant en scène de jeunes adultes désœuvrés, cherchant un sale coup à faire… s’enrichir. Will Niava et Latigone N’Goma cherchent à bousculer le spectateur avec cette équipée sauvage qui se termine dans le drame mais qui provoque tout de suite après la surprise, avec la résurrection d’un porté disparu de la bande. Belle trouvaille scénaristique. Le fantastique est un genre prisé au FCAL, à la fois dans « Element » et dans le long métrage « Mami Wata » de C.J. « Fiery » Obasi. Le réalisateur et scénariste nigérian a grandi à Owerri en se passionnant pour les romans de Stephen King. Il puise dans ce corpus de romans fantastiques ou dans l’immense réservoir de récits vaudou pour créer un scénario ancré dans la réalité d’un monde ouest-africain dont les constants soubresauts politiques peuvent choquer l’âme occidental.

C’est là le talent de « Fiery », celui d’emmener le spectateur dans un voyage au rythme de l’océan Atlantique, fil rouge de cette déité nommée « Mami Wata », un terreau très mystérieux, une déesse de la mer impitoyable pour les « intermédiaires » sensés sauvés les malades d’une mort certaine en l’implorant. On vit avec les habitants de ce village fictif isolé, en proie aux assauts de rebelles venus conquérir de nouveaux territoires et dominer des habitants apeurés. La prêtresse sensée protégée ses concitoyens est tuée par les rebelles, ses deux filles vont réussir à rétablir une forme de justice au prix de scènes haletantes, violentes et étonnantes. On vibre avec la photographie exceptionnelle du film, ses décors naturels travaillés à la perfection et bien sûr un chef d’œuvre de maquillage-coiffures. Ecoutez mon interview en anglais avec CJ « Fiery » Obasi en cliquant sur ce lien.
La musique comme idiome politique
Je terminerai cette chronique avec une mention spéciale à l’équipe de programmation qui a eu le nez de programmer les DJ’s et musiciens de KOKOKO ! Un collectif issu de la scène alternative de la capitale de la RDC, Kinshasa, une vision assez brute d’une musique électronique en phase avec la société, percutante, empruntant à des logiques d’expérimentation à base d’instruments créés par des éléments de récupération provenant des débarras et autres tas de ferrailles de la capitale congolaise.

Le groove fut là, l’esprit de la rumba locale aussi. La salle provisoire installée devant l’entrée du Casino de Montbenon n’a pas résisté à l’intensité de cette proposition originale et politiquement consciente. La transe ravageuse provoquée par cette cascade de beats sur fulgurances possédées fait chavirer une population lausannoise convaincue par la richesse culturelle du continent africain.

Dans le film « Mutant » qui accompagne ma sortie de ce festival pas comme les autres, je fais un plongeon dans le hip-hop des townships où les couloureds (des communautés ethniques multiraciales avec des descendants venant d’Afrique, d’Asie ou d’Europe) peinent à trouver leur place dans les strates sociales économiquement favorisées d’Afrique-du-Sud. On suit l’itinéraire du rapper Isaac Mutant, laissé pour compte par son père remarié. L’enfer affectif et la déshumanisation n’ont pas eu raison de sa rage et de son talent pour la musique. Avec ses dreadlocks et sa peau usée par des années d’excès en tous genres, il epxlique qu’il n’a rien lâché rien et a fini par réussir à porter à travers ce documentaire ses opinions tranchées et celles d’un peuple « coloured » cassé par l’apartheid et ses lendemains qui ne chantent pas. Le film de Lebogang Rasethaba et Nthato Mokgata est une réussite, la musique y est filmée de manière brute, ou représentée comme dans un clip longue durée pour un « MTV pour fumeurs de crack ». C’est parfois sale, les interviews des proches de Mutant sont souvent dures mais dans ce destin de vie difficile, le résultat est à la hauteur et donne envie de découvrir la discographie du rappeur sud-africain symbole d’un after-apartheid qui n’a pas fini de remuer les eaux usées d’une société pas encore égalitaire.
Merci à Marie-France Martinez