Je les avais découverts en 1992, presque par effraction, avec Metal Mickey et The Drowners. Les ondes bienveillantes du service public français avaient porté le premier album du groupe anglais Suede jusqu’à nous. À l’époque, la voix de Morrissey flottait encore dans l’air, portée par Your Arsenal, produit par Mick Ronson. Et le nom de Suede circulait déjà comme une réponse à la proposition du Mancunien, une proposition de très grande classe dans le sillage du chanteur des The Smiths devenu solo après la séparation avec Johnny Marr. Suede prenait le relais du chanteur iconique, et ce n’est pas Gene ou Geneva, en coiturage générationnel issu des 20 premières lignes de classement des indie charts du Melody Maker et du NME qui pouvaient en dire autant.

Une élégance nerveuse, une mélancolie tendue comme un fil, un souffle neuf. Glam rock diront certains, sans chercher plus loin. Suede, pourtant, déborde. Pendant sophistiqué des Blur de l’East London, cousin décalé de Pulp, le groupe s’inscrit dans une britpop encore en gestation, peut-être parmi les premiers à en dessiner les contours avec une certaine morgue.
Formé à Londres à la fin des années 1980 autour de Brett Anderson et Mat Osman, nourri par David Bowie et T. Rex, Suede réactive une identité glam, racée, presque aristocratique. Dès 1993, leur premier album s’impose en tête des charts britanniques et installe une esthétique flamboyante, fragile, immédiatement reconnaissable.
Puis les années s’écoulent. Il y a cette rencontre au Mans, en coulisses du festival Bebop, pour une émission de télévision locale. Brett Anderson est un bon client. Coming Up, porté par Trash et Filmstar, incarne alors une renaissance. Quelques mois plus tôt, une fracture avait pourtant failli briser l’élan. Le départ du guitariste Bernard Butler en 1994, en plein enregistrement de Dog Man Star, avait tout mis en péril. Mais le groupe tient, recrute Richard Oakes, et poursuit sa route, entre éclats pop et zones d’ombre. Dog Man Star reste, pour beaucoup, une déflagration intacte, un sommet rarement égalé.
Et puis Lausanne. Les Docks. Trente ans plus tard, ou presque.

Dès les premières chansons, Trash et Filmstar surgissent comme des balises encore allumées. Sur scène, Anderson n’interprète pas, il incarne. Il lance des « give me your hands » à une foule qui répond sans retenue. Il traverse la scène comme on traverse une marée humaine, descend dans la fosse, capte les regards, agrippe les mains. Une présence directe, urgente, presque vitale.
Le groupe, lui, demeure soudé à la glue, leur groove est fortiche. Simon Gilbert à la batterie, Neil Codling aux claviers, Oakes à la guitare, Mat Osman qui se déhanche avec grâce, basse bien en mains. Malgré les pauses, malgré les tensions passées, Suede tient debout et montre un si beau visage.
Le concert avance par vagues. Rugueux par instants, puis soudain fragile. Anderson ralentit, s’expose, joue en acoustique, chante sans micro. La salle se suspend. La musique cesse d’être un spectacle pour redevenir un geste.

Suede échappe aux catégories. Rock alternatif, britpop, post-punk dans ses inflexions récentes. Leur dernier virage avec Antidepressants en 2025 en témoigne. Une œuvre plus âpre, marquée par des influences comme Siouxsie and the Banshees, Wire ou The Stranglers, saluée par la critique britannique. Refus obstiné de se figer dans une légende confortable.
Tout n’était pas parfait. Il manquait des titres fondateurs. Dog Man Star n’a pas livré We Are the Pigs. Frustration légère. Un concert ne restitue jamais une discographie, il la recompose. Mais la surprise vient ailleurs. She Still Leads Me On, interprétée avec Alice Johnson du groupe écossais Swim School, offre un moment lumineux. Un passage de relais discret, presque élégant. Une manière de tendre la main à une nouvelle génération.
Le son frappe. Les lumières découpent l’espace en tableaux vibrants. Une scénographie pensée comme une extension du souffle musical.
En rappel, Saturday Night. Une sortie apaisée après la tension.
Reste une évidence. Suede appartient à ces groupes qui traversent les décennies sans perdre leur capacité à toucher juste. Mieux encore, ils se densifient avec le temps. Ni nostalgie, ni simple performance. Une intensité. Une fidélité au feu.

Et au cœur des Docks, ce soir-là, une communauté anglophile et passionnée, fidèle aux programmations exigeantes de la salle, venue célébrer plus qu’un groupe. Une histoire exceptionnelle Suede est toujours là. A l’Olympia, un ami fan de 30 ans (le numéro 1 en France?) me dit qu’il a vu le plus beau concert de Suede et il en a vu plus d’une vingtaine. Suede est magique, Suede est unique, longue vie à Suede. Revenez-nous pour rejouer Dog Man Star la prochaine et l’article de Suississimo sera sans doute tout aussi élogieux.
Photos et texte, David Glaser
Remerciements aux Docks et à Alexandra Duvanel