Hélène Becquelin Is A Punk Rocker

Dans le paysage assez feutré mais fertile de la bande dessinée suisse romande, Hélème Becquelin a tracé son sillon au fusain et depuis quelques années a décidé d’occuper une place à part. Ni figure mainstream de la BD suisso-franco-belge, ni simple illustratrice de commande, elle avance dans son genre, avec force et originalité, à contre-courant, construisant depuis Lausanne une œuvre solide. J’avais commencé à saisir la force de son trait avec Adieu les enfants en 2018, puis il y a eu plus récemment 1979, Chroniques Palpiennes et maintenant Huitante, une oeuvre importante dans le parcours de l’artiste. Graphiste de formation, passée par l’ECAL à la fin des années 1980, elle a d’abord traversé plusieurs territoires balisés dans le monde des médias écrits avant de se recentrer vers un terrain plus intime, l’autofiction et le format du roman graphique. Un genre qu’elle détourne en reprenant certains codes issus des grandes années de Fluide Glacial ou des Humanoïdes Associés. Ce glissement a été lent et assumé, un blog dans les années 2000, Angry Mum, où l’humour est corrosif, l’observation des mères du quartier sans pitié. Maternité, normes sociales, hypocrisies y passent à la moulinette du crayon et des pinceaux, magie du quotidien, la matière se renouvelle d’elle-même et les situations servant d’inspiration sont légion. La matière autobiographique deviendra pour Hélène, au fil des albums, une ligne de vie artistique, une direction. L’autofiction prenant son ancrage dans des familles artistiques tels que le punk rock et dans les sphères culturelles multiples de notre petit région helvétique linguistiquement minoritaire s’impose comme le véritable cœur du réacteur Becquelinesque. Avec Adieu les enfants, 1979, puis Huitante, Hélène Becquelin délaisse progressivement le rire frontal pour explorer les strates de la mémoire : l’enfance valaisanne, l’adolescence, la vie familiale en Valais comme à Lausanne, l’amour, la séduction, les bandes, les banques qui s’entrecroisent, les bandes qui se toisent, les attitudes de filles en groupe, les mauvaises manières des jeunes hommes pas encore déconstruits. Dans le nouveau livre Huitante, on vit avec cette angoisse de voir une personnage centrale se faire agresser ou on rigole aux extravagantes scènes de premières rencontres sous le prisme de la sexualité un peu brute et gauche. Hélène vise juste et crée une tension.

Ce passage du sarcasme à l’intime est un pari, une évolution sur le fond plus que sur la forme. Il raconte aussi une transformation intéressante, celle d’une génération d’autrices qui déplacent le centre de gravité de la bande dessinée. On sent la place des hommes se déplacer, on sent le monde de la BD changer de curseur, être déboussolé par tant de nouveautés salvatrices. Le corps est vu différemment, les peurs bien représentées… Et le decorum, parlons-en, la tension et la profondeur de Huitante vient du fait qu’il y a un fil narratif à deux niveaux. Le punk, les salles obscures, les trains de nuit entre Lausanne et le Valais, une cartographie sensible d’une jeunesse en construction, d’une génération X venue des territoires déclassés culturellement, un choc de deux mondes, la province contre la capitale dirait-on en France, une dichotomie soulignée par des questions identitaires, sexuelles et sociales encore sans langage, pas de Me Too, pas d’inclusivité, pas de débat sur la non-binarité mais déjà une forte tendance à classer les individu.e.s dans des cases hétéronormées. On est dons dans une chronique générationnelle et un récit d’émancipation marquée par la lourdeur de sociétés conservatrices en Valais comme dans le canton de Vaud.

Le souvenir de Philippe Becquelin, le regretté frère, connu sous le nom de Mix & Remix, peut être invoqué, un parcours riche, une ligne claire. L’aîné croquait le réel pour en extraire une substance politique subtile et déterminante dans le discours critique médiatique. Hélène se tourne vers l’instrospection et trouve l’astuce d’un alter ego imaginaire qui dialogue avec elle, on touche aux récits psychanalitiques de Freud, Lacan ou Miller. Mais la beauté pour tout amateur de rock indé et des marges créatives est de lire Huitante comme un portrait d’une jeunesse qui se cherche, qui se la pète (les Lausannois.e.s) et une vie de la culture rock sans compromission possible, avec le coeur comme boussole et une certaine appétance pour le looking fûté et provocateur à souhait. Interview avec Hélène, un lundi à l’heure du café, les idées fusent, les rires aussi.

David Glaser : Bonjour Hélène, on va se tutoyer, on se connaît depuis longtemps. Huitante, c’est un album qui m’a beaucoup marqué. J’y ai retrouvé une part de ma jeunesse, mais aussi des choses que je n’aurais jamais pu vivre. Comment regardes-tu aujourd’hui cette période que tu racontes ?

Hélène Becquelin : C’est vieux, c’était il y a quarante ans, donc beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Je le regarde avec davantage de tendresse et d’humour que si je l’avais raconté à 28 ans, par exemple. Je me souviens même avec amusement de la jeune Hélène de vingt ans, qui essayait de se débrouiller dans un milieu qui ne l’accueillait pas forcément à bras ouverts. Les filles n’étaient pas spécialement bienvenues dans les salles rock. On était plus souvent considérées comme le repos du guerrier que comme des égales. J’ai vraiment vécu des moments difficiles. Si je donnais mon avis sur un groupe, on me tombait dessus, comme si une fille n’avait rien à dire. C’est aussi cela que je raconte.

David Glaser : Huitante, ce sont les années 1980 à Lausanne, mais aussi le Valais où tu grandis. Il y a cette période charnière où tu arrives à l’école d’art, où tu affirmes peu à peu ta personnalité, ta sexualité, et où tu découvres aussi le punk, les groupes, toute une culture qui traverse la BD.

Hélène Becquelin : Oui. Dans 1979, je racontais déjà comment je découvre le punk. Je n’étais pas punk, je découvrais le punk. Dans Huitante, on est quelques années plus tard et je suis déjà un peu punk. En fait, je crois que je l’étais déjà sans le savoir. Je détestais tout ce qui était baba cool, sans savoir qu’il existait une autre alternative, justement le punk, qui s’est construit en réaction à ce côté très seventies. Le meilleur compliment qu’on pouvait me faire dans les années 1980, c’était : « Ah, t’es pas cool ! » Et moi, ça me remplissait de joie.

David Glaser : Dans l’album, il y a aussi toute une cartographie culturelle lausannoise, la Dolce Vita, Beaulieu, les concerts, les coupures de presse à la fin… Il y a presque un travail sociologique et historique derrière le récit. Tu as beaucoup cherché ?

Hélène Becquelin : Énormément. Quand j’ai dessiné Saint-Maurice, ça n’avait pas tant changé. Il suffisait presque de remplacer les voitures actuelles par des voitures des années 1970 sur les photos que je prenais. Lausanne, en revanche, est une ville beaucoup plus dynamique. Par exemple, le bâtiment où les Clash ont joué n’existe plus. Retrouver les bonnes archives de Beaulieu, avec le bon bâtiment, c’était compliqué. Je m’en suis encore rendu compte récemment en repassant par là : la ville a énormément changé.

La Dolce Vita à Lausanne, un soir de fête (extrait de Huitante)

Et puis il y a très peu d’archives sur les années 1980. Curieusement, ce n’est pas la période la plus facile à documenter. Les photos sont souvent de mauvaise qualité, les vidéos aussi. Je n’ai pas pu utiliser certains reportages tournés à la Dolce Vita parce que l’image était inutilisable. J’ai pourtant adoré faire ces recherches, parce que j’aime l’histoire. Je ne voulais pas commettre d’erreur sur la temporalité, ni raconter quelque chose qui n’existait pas à ce moment-là. La postface est là aussi pour montrer ce travail et pour donner du contexte aux lecteurs plus jeunes.

David Glaser : On sent aussi dans le livre une différence entre toi et les filles de ton entourage, des amies d’enfance qui n’ont pas les mêmes codes, pas les mêmes goûts, pas les mêmes envies.

Hélène Becquelin : Ce sont des filles normales. C’est moi qui n’étais pas normale. Ce que j’ai compris en regardant grandir mes enfants, c’est qu’à l’adolescence, les amitiés d’enfance se déplacent si on n’a pas la même culture, les mêmes goûts, la même manière de voir les choses. Si l’une écoute ABBA et l’autre les Clash, à un moment ça ne tient plus pareil. J’avais envie de raconter cela. On n’avait pas les mêmes références. Mais j’aime beaucoup certains de ces personnages. Ils sont composés à partir de plusieurs personnes, ce sont des archétypes, comme moi-même dans cette bande dessinée.

David Glaser : Parce que tu as pris soin de ne pas faire de portraits trop identifiables ?

Hélène Becquelin : Oui, exprès. J’avais déjà eu un blog BD il y a vingt ans, et les gens passaient leur temps à essayer de se reconnaître. Cela avait créé des tensions, parfois même des brouilles. Cette fois, j’ai voulu éviter ça. Donc les personnages sont des assemblages, et moi aussi je suis un archétype dans cette histoire : une sorte de douce paumée qui traverse le temps.

David Glaser : Il y a dans le livre des scènes très fortes, notamment autour de la sexualité, parfois drôles, parfois brutales, parfois déroutantes. On sent bien le poids des rapports de genre, surtout dans un environnement plus rural ou plus rude.

Hélène Becquelin : Oui. Ce que je voulais montrer, c’est aussi que les filles ne se laissent pas toujours faire. Mon héroïne n’est pas toujours parfaite, mais elle résiste. Et il y avait cette question permanente autour de la sexualité : est-ce que je suis gay ? Est-ce que je ne le suis pas ? Moi, à l’époque, j’avais surtout peur d’être asexuelle, mais je n’avais aucun mot pour le dire. Aucun garçon ne me plaisait, aucune fille non plus, alors je me demandais ce que j’allais devenir. Aujourd’hui, on a des mots pour nommer tout cela. À l’époque, on n’en avait pas.

David Glaser : Tu dis aussi que la lecture de la BD diffère beaucoup selon qu’on est un homme ou une femme.

Hélène Becquelin : Oui. Beaucoup de femmes lisent le livre avec de l’empathie, avec de l’inquiétude pour moi. Elles sentent la tension. Des hommes, eux, me disent d’abord : « Qu’est-ce qu’elle est drôle, ta BD ! » Cela m’amuse beaucoup qu’il y ait deux grilles de lecture. Certaines amies m’ont tout de même dit qu’elles avaient eu peur pour moi jusqu’à la dernière page.

David Glaser : Il y a cette scène très dure, par exemple, avec un garçon qui te ramène et où l’on sent que quelque chose peut basculer.

Hélène Becquelin : Oui. Ce garçon, je le croise encore, et il est sympathique. Mais à ce moment-là, j’ai ressenti de façon extrêmement forte le décalage entre ce qu’un garçon peut imaginer comme une « blague » ou une manière de faire peur, et ce qu’une fille projette immédiatement comme danger réel. Moi, je pensais qu’il allait me violer et me tuer. Lui voulait sans doute juste me terroriser un peu. C’est ce décalage-là qui m’a marquée.

Je viens d’une ville de garnison et, à partir de dix ou douze ans, l’espace public ne m’appartenait plus. Je devais faire attention aux militaires, aux hommes, aux regards. Même dans le train, j’étais tendue jusqu’au bout. De Lausanne à Saint-Maurice, j’étais inquiète en permanence. Et une fois arrivée, il fallait encore traverser la ville un soir de sortie des militaires, donc il fallait faire gaffe. C’est cette inquiétude sourde, constante, qui traverse la bande dessinée.

David Glaser : La musique joue aussi un rôle central. Elle irrigue le livre, parfois jusque dans les paroles des chansons. On y croise Bronski Beat, les Clash, les Ramones, Gun Club, les Cramps… Ce sont des groupes qui ont façonné ton éducation sentimentale et culturelle.

Hélène Becquelin : Oui, mais ce qui est drôle, c’est qu’aujourd’hui je n’écoute presque plus cette musique. J’ai réécouté tous ces vieux disques pour écrire et scénariser le livre, mais au quotidien j’écoute plutôt de nouveaux groupes. Je ne suis pas nostalgique. La musique, en revanche, a toujours eu une importance immense dans ma vie. Elle m’a portée, soutenue, accompagnée dans des moments difficiles. Pour chaque BD, j’ai un morceau fétiche que j’écoute tous les matins.

À l’époque, la musique était vitale. On ne pouvait pas vivre sans. C’était très difficile d’avoir des informations, de découvrir de nouveaux groupes, de savoir ce qui se passait. On lisait Rock & Folk, Best, on regardait les affiches dans la rue. Aller voir les Ramones à Paris, c’était comme partir à New York. Tout était une expédition : Saint-Maurice, Lausanne, Paris… Aujourd’hui, cela peut sembler banal. À l’époque, c’était énorme.

David Glaser : Et cette intensité, tu la retrouves encore aujourd’hui dans les concerts ?

Hélène Becquelin : Oui, complètement. J’ai vu 65 concerts l’année passée. Il y a encore énormément de choses passionnantes. Mes grands chouchous actuels, ce sont par exemple Idles ou les Foamies. Je continue à aller voir des groupes dans des petites salles, dans des caves humides, au Romandie et ailleurs, dans ce genre de lieux. C’est toujours là que je me sens le mieux.

David Glaser : On sent aussi dans l’album l’importance du cinéma, de certains cinéastes qui ont compté pour toi, comme Jim Jarmusch ou Lars von Trier.

Hélène Becquelin : Oui, parce qu’à l’époque, le cinéma restait très dominé par une certaine génération, par des récits bourgeois, très éloignés de ce que nous vivions. Et soudain arrivent des cinéastes comme Jarmusch ou Lars von Trier, qui donnent l’impression qu’un autre monde est possible. Quand j’ai découvert certains de leurs films, j’en suis sortie comme en état de choc, un peu comme après un concert des Clash. J’avais l’impression qu’ils parlaient enfin de quelque chose qui me ressemblait.

David Glaser : Huitante donne l’impression d’un livre plus profond, plus dense, plus ample que tes précédents.

Hélène Becquelin : Peut-être parce que j’ai gagné en assurance dans la narration. J’ai 63 ans et j’ai le sentiment de continuer à progresser. Je n’aurais jamais pu faire cette bande dessinée si je n’avais pas fait les précédentes. Même les travaux de commande m’ont appris des choses utiles. Par exemple, comment raconter la musique en dessin, comment signifier le son ou l’énergie d’un concert. Ce sont des questions qui m’accompagnent depuis longtemps.

David Glaser : Tu as envie d’aller encore plus loin dans certains territoires, par exemple l’érotisme, l’intime, les transformations du corps ?

Hélène Becquelin : Je ne sais pas encore ce que je veux faire. J’ai plein d’idées. Beaucoup de copines me disent de parler de la ménopause, mais j’ai l’impression que c’est presque trop tard pour moi. En revanche, il m’arrive encore tellement de choses drôles quand je vais voir des concerts que je me demande si je ne vais pas raconter cela. Peut-être que la prochaine BD sera simplement consacrée aux concerts.

David Glaser : Il y a aussi dans Huitante cette scène très drôle avec Momo ton mari, à la fin, qui relève franchement de l’autofiction. Comment a-t-il réagi ?

Hélène Becquelin : C’est le mec le plus zen du monde, sinon il ne serait plus avec moi. Ce qui était drôle, c’est que j’ai fait relire la BD à beaucoup de gens, de différents âges, différents profils. Mais lui n’arrivait pas à la lire, parce que je changeais sans cesse des détails. Finalement, je lui ai dit : « Dans cette version, il y a ton sexe, donc il faut quand même faire attention ! » Et il n’a rien dit. Il a pris ça très calmement. C’est devenu presque une petite blague.

David Glaser : Qu’est-ce qui te touche dans les retours que tu reçois aujourd’hui sur Huitante ?

Hélène Becquelin : Les retours sont incroyables. Ce qui me touche particulièrement, ce sont les jeunes femmes d’une trentaine d’années qui me disent que j’ai mis le doigt sur quelque chose qu’elles ressentaient sans parvenir à le formuler : cette source d’inquiétude permanente quand on sort, le fait d’être toujours sur ses gardes. Elles voient aussi le chemin parcouru. Dans la BD, moi, je suis très seule. Aujourd’hui, les filles sont davantage en équipe, elles se soutiennent davantage, elles ne se tirent plus dans les pattes de la même manière. C’était aussi important pour moi de montrer cela.

David Glaser : Un dernier mot pour conclure, à propos d’Antipodes, ta maison d’édition ?

Hélène Becquelin : Oui, remercier les éditions Antipodes, Claude et toute l’équipe, parce qu’ils me soutiennent énormément. Il y a une vraie fidélité avec eux, et c’est précieux.

David Glaser : Merci beaucoup, Hélène.

Hélène Becquelin : Merci, David.

NB : L’interview a été retravaillée et les réponses ne sont pas toutes retranscrites in extenso mais vous pouvez écouter l’audio de l’interview et là tout a été gardé : cliquer ici.

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