Divine idylle

On ne triche pas avec l’énergie de Neil Hannon. Elle fuse, intacte, comme si les années 90 n’étaient qu’à deux enjambées de scène. Cet homme a beau empiler depuis trois décennies des œuvres majeures — Promenade, que je garde comme une relique personnelle, Casanova, et tant d’autres disques nourris à la moelle du génie, construits à la truelle du bâtisseur mélodiste — il avance toujours, le sourire vif et les talons bien ancrés au sol. Ce soir, à l’Alhambra, coiffé d’un galure délicatement impertinent, guitare en bandoulière, il règne comme un petit dieu nord-irlandais descendu parmi les mortels genevois.

Les premiers instants donnent le ton : ce ne sera pas un concert, mais une veillée mondaine où l’on se détend, où l’on respire, où l’on rit. Hannon, maître de cérémonie distingué, anime la salle d’une main légère, regrettant à moitié, et ricanant à plein d’avoir ouvert la porte aux suggestions du public. On crie des titres, on chuchote des souhaits, et lui s’amuse, truffant la soirée d’espiègleries.

Alors les chansons émergent en désordre charmant. Absent Friends, Lady of a Certain Age et National Express (en conclusion du temps réglementaire, avant les pénos). Un cortège de classiques que l’on reçoit presque comme des amis qu’on n’avait plus vus depuis longtemps. Et soudain stupeur délicieuse At the Indie Disco, (unique ?) tube réellement Britpop de The Divine Comedy, déboule comme un clin d’œil à ceux qui savent. Mon rang, composé d’oreilles affûtées, chancelle de plaisir : Chris, baptisé ce soir même dans les saintes eaux de la Divine Comedy, et Billy, nourri depuis toujours aux mélodies chaloupées issues de la vénérable écurie Setanta, laissent glisser un sourire de reconnaissance.

Puis vient Songs of Love. Dès les premiers accords, un frisson remonte l’échine collective. Le public chavire, les respirations se synchronisent, et l’Alhambra se transforme en cathédrale discrète où (presque) chacun connaît les paroles comme des prières secrètes. Il y a dans cette soirée quelque chose d’un retour en arrière accéléré, un résumé amoureux de tout ce que Hannon a offert au monde. Une manière de feuilleter sa discographie comme un album photo, page après page, sans nostalgie pesante mais avec une gratitude rieuse.

Et puis, au moment de présenter son groupe — moment souvent convenu chez d’autres musiciens — Neil Hannon fait rouler vers le devant de la scène un petit chariot à cocktails. Un vrai, avec des bouteilles cliquetant doucement comme des spectateurs impatients. Pour chacun des musiciens, il sert une boisson en adéquation avec leur tempérament : un verre ambré pour le batteur « qui cogne mais reste doux », un gin tonic pour le guitariste « sec mais élégant », un porto pour le claviériste « parce qu’il vieillit bien ». Le public éclate de rire, les musiciens trinquent, et ce jeu-là, simple et brillant, scelle la soirée comme un sceau de camaraderie.

À l’Alhambra, ce soir d’Antigel, The Divine Comedy n’a pas seulement joué. Ils ont conversé, raconté, trinqué. Et nous, rangés dans l’ombre des fauteuils rouges, nous avons senti le temps d’un concert en rues basses que nous marchions aux côtés d’Achilles, dans la foulée légère d’un homme qui n’a jamais cessé de croire que la musique est une ode à la joie.

Hannon Président !

David Glaser

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