Hors Ducommun

Il porte un nom qu’on croirait inventé pour la scène. « Ducommun », un patronyme suisse, hérité de son père, qu’un jour même les Transports Lausannois avaient repris pour créer un personnage de pub : Monsieur Ducommun. Anecdote qui amuse Fabien Ducommun, chanteur revenu de loin et revenu chez lui, un peu, en Suisse, pour y présenter un spectacle nommé « Aime-moi » et profondément ancré dans son histoire.

Car tout, chez lui, commence par la voix. Avant même les mots. Il a appris à parler et à chanter simultanément. Dans la voiture familiale, il pouvait reprendre tout ce qui passait à la radio. Une oreille quasi parfaite, un instinct musical brut. Il fait du piano, du solfège, mais reste avant tout un chanteur naturel, à l’instinct. Quand il évoque le chant lyrique, qu’il a étudié une année, il sourit : « Ce n’est pas moi. J’adore écouter de l’opéra, mais chanter lyrique… Non. Je préfère les voix non trafiquées, homogènes, celles qui naissent du parlé. »

Ses influences ? Elles racontent une époque et une sensibilité : Jeff Buckley, Radiohead, Massive Attack. Les années 90, qui l’ont formé. Et Buckley, surtout. Parce qu’il l’a rencontré. Vraiment. Je me souviens de Rennes, 1995. Une table partagée avec un garçon qui n’aurait plus que deux ans à vivre. Doux, drôle, simple. Sur scène, mystique. Quand je dis ça à Fabien, il sursaute. Il parle de Buckley comme d’une apparition : la précision de la voix, la facilité dans les hauteurs, l’impression que tout venait d’un centre, sans effort. Pour moi ces trois concerts vus en Angleterre et en France, ce fut trois chocs.

Pour Fabien, c’est « Grace » qui le sensibilise à Buckley. Il y aura Radiohead, Thom Yorke, l’alternative anglaise. Puis, plus tard, un autre nom venu de la terre de la liberté et du rock’n’roll : Elvis. Mais il va voir Elvis autrement pour son dernier spectacle à venir à Montreux les 24, 25 et 26 février prochain. Un spectacle avec des crooners, invités pour qu’ils s’expriment par la voix de l’artiste genevois, mais par dépouillement, par lenteur, par réinvention.

Une décennie sans chanter

Son parcours, pourtant, n’est pas linéaire. Une maison de disque, Universal, l’approche, l’encourage, puis le dévie. Le discours marketing remplace le langage musical. On lui parle de communication, d’algorithmes, de stratégie. On lui propose des maquettes qui ne lui ressemblent pas. Il s’étiole. « Ils m’ont dégoûté du chant », dit-il sans amertume, juste avec lucidité.

Alors il arrête. Dix ans de silence vocal. Dix ans à faire autre chose : du théâtre, de la mise en scène, de la réalisation vidéo. Une autre vie artistique, mais pas la sienne, pas encore.

Puis arrive Monique. Une professeure de chant de… 97 ans. Ancienne prof d’équitation, de patinage artistique, devenue pédagogue de la voix sur le tard. Elle porte en elle un siècle d’histoires et de corps observés. Elle ne perd pas de temps :
« Votre diaphragme est bloqué. Vous n’avez rien compris à votre voix. On va tout reprendre. »

Et elle reprend. Elle démonte, rectifie, aiguise. Elle lui révèle qu’il n’est pas ténor, mais baryton Martin. Que sa voix, bizarrement homogène entre médium et tête, trompe les professeurs. Que certaines notes appellent certaines émotions, et que la dramaturgie d’un concert se construit depuis cette architecture invisible.

Chaque séance est une clé qu’elle tourne dans sa gorge. « Elle m’ouvrait la voix », dit-il. C’est une renaissance.

Un jour, elle lui demande un crooner américain. Il chante Love Me Tender. Elle l’interrompt immédiatement :
« Vous sortez d’ici et vous faites un projet sur les crooners. »

La graine. La révélation. L’idée d’un Elvis réinventé, ralenti, électrique, nocturne. Quelque chose à la Cigarettes After Sex, où chaque respiration devient un paysage.

Un spectacle comme une route

Le spectacle qu’il joue aujourd’hui en Suisse est né de cette rencontre, mais aussi d’un road-trip américain. Une traversée qui devient prétexte à remonter vers l’enfance suisse, vers les premiers désirs de scène, vers le départ pour Paris. Il dit que ce spectacle est sa carte d’identité. Une boucle bouclée.

Montreux l’accueille le premier, grâce à la curiosité de Pierre Smets. Puis viennent d’autres dates. La Suisse le découvre — ou le redécouvre.

Sur scène, aucune bande son. Tout est joué en direct.

À ses côtés : Jean‑François Prigent, rencontré sur Le Soldat Rose. Un musicien de l’image, sensible aux atmosphères. Fabien parle pas en partitions mais en cinéma : « Là, je veux quelque chose de Lynch. Là, une route américaine. » Prigent traduit, invente, propose. Les accidents deviennent des trouvailles. Ils travaillent ensemble comme on cadre un film.

Le spectacle s’est construit lentement, sur trois ans, au fil de lectures publiques. Dix chansons, puis neuf. L’une — Stupid — était magnifique, mais n’avançait pas l’histoire. Il l’a retirée, à contre-cœur. « Elle vivra ailleurs », dit-il.

« Tu es prêt »

La Suisse, dans le spectacle, n’est pas un décor : c’est l’origine. Le moment où le gamin de douze ans affirme qu’il veut chanter et où les parents, inquiets mais aimants, tentent de tempérer. Il raconte le jour où il a annoncé à son père qu’il quittait tout pour Paris. Son père lui a répondu : « Maintenant tu es prêt. »

Ce dialogue-là raconte plus qu’une relation : il raconte une vocation.

Fabien n’a pas fait d’études musicales longues. Un passage de quelques mois au Conservatoire de Genève, puis l’autodidactisme. « Je me suis construit tout seul », dit-il. Avec acharnement. Avec doutes. Avec retours en arrière. Respect total pour cet artiste venu de nulle part et de partout, du fin fond des Eaux Vives pour arriver en Eaux Troubles… le showbiz, ça se dompte. Fabien matador.

Aujourd’hui, il dit que la carrière n’est plus une ascension fulgurante, comme dans les années 90. Il faut du temps. Il cite Daho, dont il admire la réinvention permanente, la sobriété, la justesse. Il parle aussi de Bashung, de ces artistes qui vieillissent en grandissant.

La voix retrouvée

Ce que Fabien Ducommun propose sur scène n’est pas un hommage à Elvis, ni un concert de reprises, ni un one-man show. C’est un récit musical, intime, cinématographique. Une exploration de la voix retrouvée. De la sienne.

Une voix que Monique, 97 ans, a libérée. Une voix qui a traversé le silence, Paris, l’industrie, la route américaine, et qui revient en Suisse pour se raconter. Une voix qui ira à la rencontre des Montreusiens en attendant sans doute de toucher le reste de notre Hevétie.

« On peut parler pendant des heures », dit-il en fin d’entretien. L’homme est prolixe. Fab a la fibre des plumitifs volubiles. Il me ressemble, j’aime les voix et ceux/celles qui s’en servent. Il aime le mot et s’en sert avec aisance dans la description de son art.
Son spectacle fait exactement cela : parler, mais chanter surtout, car c’est encore plus vrai.

David Glaser

Les essentielles de Fab

Jeff Buckley – Lila Wine

Sade – By your side

Cigarettes after Sex – Apocalypse

James Blake – Say What You Will

Keren Ann – Stranger Weather

Véronique Sanson – Amoureuse

Rufus Wainwright – The Maker Makes

Sinéad O’Connor – Sacrifice

Antony and the Johnsons – Hope there’s someone

Beach House – Myth

Laisser un commentaire