Bashung revisité : épure et vertige

L’âme de Bashung plane sur l’Usine à Gaz ce soir, il y a plus de trente ans, je me souviens des visages dans les fumées de la salle du Parc des expositions du Mans, le Forum. Celui de l’artiste qui se confond : cheveux d’argent, voix nasillarde et grave, maniérisme dans le ton, élégance folle. Je ne me souviens pas de tout, sauf d’une chose : Alain Bashung était une bête de scène. Un rocker. Un cador. Un grand manitou du jeu de mots en cascade, tout en délicate froideur… Pas un geste de trop. Dans ma vie, seuls Bowie ou Lou Reed m’ont fait cet effet sur scène. J’imagine Leonard Cohen faire de même : économiser les gestes pour mieux contrôler le souffle, chanter en posant, poser la voix en décantant le nectar. On est dans le grand cru avec Bashung. Ce soir à Nyon, des musiciens reprennent le flambeau, c’est gonflé, c’est courageux.

Daniel Roelli (photo David Glaser)

Nyon, ville de vin, a bien vieilli. Je n’étais pas retourné à l’Usine depuis deux ans et une soirée punk mémorable. Ce lieu est magique : programmation maline, à mon goût. De grands noms y passent : Mathias Malzieu de Dionysos pour y lire des textes et chanter, récemment Deportivo, prochainement Aliose. Ils sont chez eux à l’Usine. Et Aliose, c’est la classe.

Sur scène, tout commence avec « Je fume pour oublier que tu bois », qui nous jette dans les tréfonds 80’s de la discographie du chanteur alsacien. Roulette russe, son deuxième album, des textes de Boris Bergman. Puis Immortels surgit. Un ange passe, il est bleuté. La voix très belle et posée de Matteo Simonin s’immisce dans les creux de l’oreille ; on aime l’approche. Un suave « mortels… ». Les touches blanches de Daniel Roelli sont frappées par séquences légèrement déstructurées. Le bugle de l’invité Matthieu Michel délivre des volutes délicates, parfois stridentes, parfois apaisantes, et le jeu tout en rondeur et en rebonds de Marius Rivier complète l’ensemble. Joie, mais joie intense.

Matthieu Michel et Marius Rivier

Nous sommes dans une lecture jazz d’un répertoire de Bashung qui s’y prête. La rêverie de l’auteur de Fantaisie Militaire, L’Imprudence et Bleu Pétrole — trois albums, pour ma part, essentiels dans l’élévation de chansons écrites par Bergman, puis Jean Fauque, Dominique A, Miossec ou encore Gaëtan Roussel. Ils sont quelques-uns à avoir eu ce privilège. La plume : des textes complexes ou, au contraire, limpides dans leurs messages sentimentaux, dans leur lecture des états d’âme d’un séducteur un brin contrarié. Et ce rapport somptueux à la mélodie : tel un Scott Walker, un Nino Ferrer, un Jarvis Cocker, un Christophe Bevilacqua.

Alcaline et sa patine christophienne sont jouées. Il se passe une connexion, une chaleur, un passage de flambeau. On sent les rangs de l’Usine frémir. Achtung Bashung nous plonge dans la contemplation. Pour l’histoire, Alcaline répond à Aline, reprise par Bashung. Christophe et Bashung partageront plus qu’une chanson ou deux : ils navigueront sur le même drakkar noir en eaux sèches avant de se révéler à un public (beaucoup) plus large dans les années 90. Les mêmes années de galère, la solidarité des incompris. Une bromance des grands poètes rock de Lutèce.

Matteo et Daniel caressent la chanson dans le sens du poil. Le timbre doux et grave, doucereux et brave… L’épure est là. Il y a de l’espace, beaucoup. Le bugle s’échine à souffler une petite brise musicale. Le lit de piano coule tranquillement sur ce récit, comme un poème de fin de nuit, avant d’aller se coucher sous les lueurs d’aurores boréales imaginaires. La zique coule à nos oreilles.

Matteo Simonin

Nyon est dans une nuit à zéro degré. Il n’y a que la rumeur de la patinoire couverte. Dehors, il fait noir. Le bar cosy est complètement vidé de son peuple. La magie a lieu dans cette salle de l’Usine à Gaz, une scène bien apprêtée pour l’occasion. On aime ce délicat et souriant manège de chansons qui laisse du temps et de la liberté aux mots des auteurs de Bashung et à la qualité folle d’interprète et de compositeur qu’il était.

Si Christophe ou Manset ont fait partie du club des losers magnifiques emmené par le chanteur de Gaby oh Gaby, leur emprise sur la chanson rock en français a été totale. Les musiciens sur scène l’ont bien compris. Les deux Vaudois, Daniel Roelli et Matteo Simonin, aussi. Ils ont su s’entourer de talents majeurs, confiant leurs meilleures idées aux mains de Ludovic Pollet ou de Christophe Calpini. On sait ce dernier impliqué dans l’album d’avant-garde qu’est L’Imprudence, l’un des plus beaux, à mon humble avis. Il était juste de regrouper une équipe d’all-stars de la question bashungienne et des musiques inspirées pour ce projet. C’est un succès, Achtung Bashung, le disque est une curiosité que le concert nyonnais ne fait qu’accentuer.

Aucun express est joué, « aucun express ne m’emmènera vers la félicité, aucun tacot n’y accostera. Aucun Concorde n’aura ton envergure. Aucun navire n’y va. Sinon toi… » Aucun Express et son intro inquiète, son texte aérien : on voyage, on se balance, on dérive, on s’abandonne. La poésie est partout, salvatrice. Roelli et Simonin ont trouvé la formule. Le bugle de Matthieu Michel s’infiltre dans les compartiments de première classe, en surclassement automatique. La batterie travaille le rythme comme le battement d’une locomotive à charbon imaginaire sur des rails rouillés. Ça fait des étincelles. Le piano de Roelli roule à vitesse modérée, cherche le dialogue avec le bugle. On se parle à la perfection. On fusionne les langages. Personne ne prend le lead, la fusion des éléments est en cours.

Marius Rivier

La petite équipe charbonnera encore un peu avant de prendre la tangente dans une configuration piano-voix, cette fois avec le hit imparable de 1990, « Ma petite entreprise ». Pianotage doux et sautillant, diction précise : le « palper, palper là cet épiderme » est bien vu, il nous turlupine gentiment. On filerait volontiers un bonus de début d’année avec cette trouvaille minimale, ce downsizing au profit du texte. Matteo naît à Bashung en ce week-end de janvier, une révélation, un vrai cadeau, un recentrage fédérateur dans un monde désaxé.

Les amis du duo Roelli-Simonin dans l’assistance en redemandent. « Comme un Lego », composé par Manset, s’étend et se détend. On se retire dans des territoires vierges et lumineux, enrichis, complexes, poussés dans des alcôves où les propositions vocales viennent se lover, rebondissant tantôt dans le silence, tantôt dans le bruit. Le travail de réorchestration et de réinterprétation est passionnant, jusqu’au bout. Mention spéciale aux très beaux efforts sur le plus classique « Faites monter ». Les jeux de mots en valise continuent de susciter des sourires entendus : « Je me dore » et sa magnifique panoplie de déclinaisons en langues mortes, de vipères ou familières.

Vertige de l’amour viendra fermer le banc. Quel concert : maîtrisé, beau, enchanteur. Bashung a veillé sur les terriens un samedi soir. On le remercie. Son oeuvre leur va si bien.

David Glaser

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