Sens Unik a rappelé que le rap suisse est bel et bien né à Renens et à Lausanne, l’église au milieu du petit village lémanique. En fait, Sens Unik a démarré dans la banlieue ouest avant de passer par une multitude de lieux mythiques de la vie culturelle lausannoise — y compris le Collège de la Croix-d’Ouchy, où leur local servait aussi à d’autres groupes du cru.
C’est cet attachement magnifique aux racines lausannoises que l’on a ressenti hier à plein régime, avec des ami·e·s de longue date venu·e·s communier. La messe ne sera jamais dite : le « son qui a du sens (unik) » va très certainement passer les quarante ans, et ce sera un plaisir intergénérationnel, un peu comme hier, pendant une heure quinze d’un show bien huilé, avec un invité de marque — un invité de Mars…
To the Moon, please and back. Voici le récit d’un retour à la maison qui clôt une tournée sacrément belle à suivre. Les Docks ne pouvaient pas être plus appropriées pour accueillir Deborah, Carlos, Laurent, Jones et Just One devant la familia. J’ai comme l’impression d’en avoir fait partie.

La Suisse, ses contrastes, son sens de l’utilité et sa composition en mosaïque culturelle. Sens Unik tape dans le multikulti latino-afro-américain helvétique avec gourmandise et prend une grande bouffée d’inspiration venue de France, et plus particulièrement de la région marseillaise, même si Paris et quelques voix importantes — dont MC Solaar — ont aussi fait partie du voyage.
C’est le postulat de base. Mais Sens Unik a gardé un œil sur les marchés voisins où le rap a aussi pris feu dans les années 1990 : l’Allemagne. Quant à l’Unik Style, il s’est construit avec Just One qui, dans son pedigree de DJ-compositeur, a inséré — à la manière d’Imhotep, de DJ Premier ou de DJ Babu — des éléments précieux de la culture afro-américaine et d’autres sources encore. La vie des DJ bâtisseurs est faite de découvertes et de tentations. Just One n’a pas échappé à la règle : il est allé digger dans les interstices, et cela donne un son hip-hop pur, chaud, multiple, crossover — de la pure coupée aux kilos de cire vendus en 45 ou en 33 tours.
La discothèque idéale de Sens Unik est une tuerie ; les différents morceaux du répertoire sont des musts. On est heureux, en Suisse, que Sens Unik nous représente.

Le concert des Docks commence tambour battant avec Si tu aimes, face à un public majoritairement quinquagénaire, heureux d’être là. Le choix de ce dagger sonore n’est pas anodin. La salle est chauffée à blanc. Le concert est sold out.
La première partie a fait un bon travail : un récit spoken word qui manque peut-être par moments d’un peu de relief, mais le rappeur OKS Rouge, expatrié français en Suisse — parti de Tours, passé par Paris et lié au collectif-label 12 Monkeys — appelle ses camarades Rappel Cham et Ron Brice en renfort et passe un cap dans la création d’une ambiance survoltée.
Jiggy Jones, Carlos Leal et Deborah prennent ensuite les choses en main, sans avoir besoin de se démultiplier. Leur ballet est rodé, les voix justes et travaillées. Beaucoup de souvenirs émergent sur ce que Sens Unik a apporté à leurs carrières d’artistes : des fondations idéales, des valeurs, un sens de l’ambition modeste, un désir d’affirmer qui ils sont.
À jamais les premiers à Lausanne. À jamais les premiers de toute la Suisse. Genève est aussi hip-hop, mais Lausanne rules. Et si Genève émerge aujourd’hui avec une scène dynamique, il y a 35 ans, le code postal 1020 faisait référence. 1990 était une année spéciale.
Près de la source, les rappeurs de New York — De La Soul, A Tribe Called Quest, LL Cool J — ont ouvert des brèches. Le Wu-Tang Clan aussi. Et de l’autre côté de l’Atlantique, les cousins français, IAM en tête, ont eux aussi fait un trou dans la carlingue.
Les hits de Sens Unik défilent dans cette petite salle de Sévelin-Sébeillon. Si tu aimes frappe par son réalisme et sa beauté. Hip-hop aux contours funk grandiloquents, titre signature porté par des boucles majestueuses et des parties chantées par Deborah qui te prennent aux sentiments. Premier cap, négocié avec maestria.

Sens Unik montre la direction et monte le son. Le « à gauche, à droite, par ici, par ici » rééquilibre l’échange entre le groupe et le public. Le flow de Carlos est toujours aussi sans limite rythmique : déferlement de syllabes, cascades de mots dans un contre-la-montre dingue.
Dans le public, la faim se fait sentir : ce snack fait toujours envie. On se souvient que Solaar avait autrefois servi de consultant gastronomique de luxe pour Le Repas. Les morceaux de choix frappent par leurs jeux de mots, leurs allitérations, leurs images lexicales habilement entrecroisées. Solaar ne faisait pas que « passer le plat ». Il n’est pas là, mais la troupe se débrouille sans gêne, sans le maestro.
Deborah prend le micro. Sa voix, entre suave et grave, peut-être un peu sous-modulée à mon goût, mais bien présente. C’est une pionnière : il y a 35 ans, aucune femme ne tenait une place aussi centrale dans un groupe de rap francophone. Bravo Sens Unik : l’inclusivité avant l’heure, l’antipatriarcat dans un monde alors largement macho.

Les éléments de souvenir s’enchaînent : l’attachement aux racines suisses, l’hommage aux victimes du drame de Crans-Montana. Moment de grâce, moment de tristesse, moment de paix, moment de beauté pure. La journée a été spéciale à Lausanne, avec tous les amis retrouvés, tous ces membres de la famille Sens Unik restés par ici — une réunion au sommet.
Il manquait des compagnons sur scène : Dynamike, ainsi qu’Osez et Rade, même si ces deux derniers avaient fait leur apparition lors du concert d’Estavayer. L’histoire est belle, le groupe a remercié tout le monde.
En 2010, Sens Unik avait repris le cours de son histoire avec Sur tes ondes, sur une production léchée, puissante, up to date. Le groupe retrouvait sa trajectoire avec grandeur et majesté grâce à ce morceau unificateur.
Après avoir entendu, dans le désordre, Paquito, Helvetik Parc avec descente dans l’arène, Ce qu’on donne, un medley old school replace le concert dans un contexte 90’s qui ne semble pas avoir vieilli.
Moment fort : Shurik’n, Lausannois d’adoption — il a habité le Petit-Chêne (« Ma compagne frontalière a fait ses études ici et a travaillé ici toute sa vie », explique-t-il après le concert lors d’une discussion impromptue avec Just One à l’arrière des Docks).
Invité à revenir sur scène après une incursion surprise, il interprète Comme un samouraï. Sa voix, son style, ce flow inimitable. IAM a toujours eu une cote incroyable en Suisse. Son envoyé spécial est là, et Sens Unik a eu mille fois raison de le solliciter tant les histoires d’IAM et de Sens Unik sont liées.
L’impression d’avoir vu défiler la discographie d’un groupe qui a mêlé le sens de la fête au sens des mots, la joie du hip-hop en français à une inspiration mondiale. Après avoir vu, il y a quelques semaines, le probable dernier grand tour des Fantastischen Vier — avec qui Sens Unik a fait un bout de chemin — voir Sens Unik en 2026 avait quelque chose de rassurant.
Les grands pionniers du hip-hop suisse et francophone ne meurent jamais.
Par David Glaser