Entretien avec les familles Collet et Weisz
André Collet, le mythique président du club de l’AL Montivilliers en Normandie, avait participé à une émission de France Inter que je produisais : Générations. Dans ce basket de 2005, une culture mondiale entre spectacle et haute performance faisait l’entre-deux avec un sport aux racines populaires, une discipline aimé des « patros » en vogue dans les années 60, 70 et 80. Le Professeur James Naismitth, inventeur canadien de ce sport né aux USA et mondialement pratiqué par plus de 650 millions de licencié.e.s., avait des valeurs antiségrégationnistes et voulait que ses étudiants puissent pratiquer du sport en équipe pendant les journées froides d’hiver. Il a eu une vision. Le basket-ball est né en 1891 à Springfield, Massachusetts. Dans cette émission d’Inter, nous avons parlé de transmission à travers le basket avec les deux anciens sélectionneurs de l’Equipe de France, Alain Weisz et Vincent Collet, le fils d’André. Ce dernier nous a quitté en décembre 2024 à l’âge de 97 ans et je tenais à lui rendre hommage en reprenant les points saillants de notre conversation. Notez que le fils d’Alain, Jean-Baptiste Weisz, est aussi de la partie. 40 minutes et une prolongation pour se dire les choses essentielles.

Le basket-ball s’est imposé comme un sport global, porté par la puissance d’attraction de la NBA. Véritable industrie du spectacle, la ligue américaine a façonné des générations entières à travers ses icônes : Michael Jordan, Magic Johnson, Larry Bird, Kareem Abdul-Jabbar hier, Shaquille O’Neal, Kobe Bryant ou LeBron James et Nikola Jokić aujourd’hui. Stars surdimensionnées, vestiaires luxueux, ego assumés et narration permanente du dépassement de soi ont fait du basket un imaginaire total, mêlant performance sportive, culture urbaine et influence médiatique.
Mais cette fascination mondiale ne doit pas masquer une autre réalité : celle d’un basket profondément ancré dans les territoires. En France, bien avant les salles modernes et la diffusion télévisée, le jeu s’est développé sur des terrains en plein air, dans les années 1960 et 1970. À Marseille comme ailleurs, on jouait dehors, sur du béton ou de la terre battue, dans une culture du défi, du trois-contre-trois et du jeu libre. Le « playground », aujourd’hui associé aux banlieues et à l’imaginaire hip-hop, était en réalité une pratique largement partagée par toute une génération de basketteurs français, quelle que soit leur origine sociale ou géographique.

Cette double filiation – le rêve américain et l’apprentissage populaire – a façonné le basket français. Elle explique aussi les ponts constants entre sport et musique, du rock engagé des Clash (qui avait chanté les « Washington Bullets » pour parler de la répression US au Nicaragua, au hip-hop (Jay-Z a un temps été actionnaire des Brooklyn Nets), en passant par l’influence durable de la culture américaine sur les jeunes joueurs européens.

Transmettre le jeu : familles, mentors et figures fondatrices
Au cœur de cette histoire se trouve la transmission. Le basket se transmet moins par l’injonction que par l’exemple, l’environnement et les rencontres. Alain Weisz incarne cette vision éducative du sport. Né au basket à Marseille, sur des terrains extérieurs, il développe très tôt une conception du jeu fondée sur les valeurs, le respect des règles et la formation de l’individu autant que du joueur. Sa carrière d’entraîneur l’amène à diriger/coacher de nombreux clubs – Montpellier, Le Mans, Strasbourg, Sceaux, Chatou, Hyères-Toulon, Boulogne-Levallois – ainsi que l’équipe de France, tout en restant profondément attaché à l’idée que le basket est avant tout un outil de construction humaine.

Cette approche se reflète dans sa relation à ses enfants. Aucun n’a été contraint de jouer : certains ont d’abord choisi le football, parfois pour éviter une absence paternelle trop liée aux contraintes du métier d’entraîneur. Pourtant, l’atmosphère familiale, imprégnée de sport et de passion, a naturellement conduit plusieurs d’entre eux vers le basket de haut niveau. Jean-Baptiste Weisz en témoigne : ce sont l’ambiance, les rencontres et la vie autour du basket – bien plus qu’une ambition imposée – qui l’ont amené vers ce sport.

La figure de Moustapha Sonko illustre parfaitement cette transmission informelle. Meneur de jeu spectaculaire, il marque une rupture dans le basket français en introduisant un style plus explosif, inspiré de la NBA. Précurseur, il ouvre la voie à une génération incarnée ensuite par Tony Parker. Sonko n’est pas seulement un joueur : il est aussi un frère aîné, un repère, un lien entre la rue et la culture du club, entre le talent brut et l’exigence professionnelle. Pour Alain Weisz, sans ce défrichage préalable, Tony Parker n’aurait peut-être pas trouvé un terrain aussi favorable à son émergence.

Cette logique familiale se retrouve également chez les Collet. À Montivilliers, André Collet participe à la construction d’un club structuré, formateur, profondément ancré dans son territoire. Son fils Vincent grandit dans cet univers, observe, apprend, s’imprègne de toutes les facettes du basket : joueur, entraîneur, dirigeant. Devenu l’un des meilleurs coaches français, vainqueur de la Coupe de France avec Le Mans et figure majeure de la Pro A, plusieurs fois médaillé dans les différentes compétitions FIBA dont une en or aux Championnats d’Europe 2013 en Slovénie et une plus récemment en argent aux JO de Paris, Vincent Collet incarne cette transmission patiente, fondée sur le travail, l’humilité et l’excellence. Mais là encore, rien n’est automatique : au sein d’une même famille, tous les enfants ne choisissent pas le basket, preuve que la passion ne se décrète pas.

Générations, cultures et échecs : le basket comme école de vie
La question de la transmission se pose aussi à l’échelle nationale. Après la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Sydney en 2000, le basket français se retrouve face à un choix : poursuivre avec une génération expérimentée ou engager une reconstruction. Alain Weisz, alors membre du staff, défend l’idée de continuité, estimant que les joueurs n’ont pas encore atteint leur plafond. Le départ à la retraite d’Antoine Rigaudeau bouleverse cet équilibre et oblige à repenser le projet.
S’ouvre alors une période de transition marquée par l’arrivée de jeunes talents : Tony Parker, Boris Diaw, Mickaël Pietrus, Ronny Turiaf, Tariq Abdul-Wahad. Plus qu’un conflit de générations, c’est un choc de cultures qui s’opère. Certains joueurs sont formés dans le moule français, d’autres portent une mentalité profondément américaine, faite de confiance absolue, d’ambition sans limite et de rapport direct à la performance. Confier très tôt les clés de l’équipe de France à Tony Parker relève d’un pari audacieux, assumé : les joueurs d’exception sont rares et il faut parfois accepter le risque pour les faire grandir.

L’échec de l’Euro 2003, marqué par une défaite décisive face à la Lituanie puis à l’Italie, reste une blessure. L’équipe, incapable de se remobiliser pour un objectif jugé moindre, se brise mentalement. S’ensuit une lecture médiatique souvent sévère, vécue comme injuste par les acteurs et leurs proches. Pour la famille Weisz, cette période est difficile : il faut apprendre à prendre du recul, à distinguer le regard extérieur de la réalité vécue.
De cette épreuve naît un besoin d’explication et de transmission autrement. Le récit, l’écriture, deviennent des outils pour raconter l’envers du décor, rendre hommage aux rencontres, mais aussi assumer les zones d’ombre et les erreurs. Le basket apparaît alors pour ce qu’il est profondément : une école de la complexité humaine, faite de passions, de filiations, de ruptures et de recommencements.

Qu’il se joue sur un playground marseillais, dans un club familial de Normandie ou sur les parquets internationaux, le basket reste un espace de transmission entre générations. Une lumière qui circule, se transforme, vacille parfois, mais ne s’éteint jamais. Nous pensons fort à Vincent et sa famille, André était un modèle pour des générations, son souvenir restera en tous cas gravé dans ma mémoire. J’avais eu l’occasion de lui serrer la main, quelques mois après l’émission, à l’occasion du cocktail d’après match organisé par le MSB, Le Mans Sarthe Basket avait d’ailleurs gagné. En 2006, Vincent Collet coachera l’équipe mancelle championne de France de Pro A (aujourd’hui Betclic Elite).