Rocklette 2025 : du sludge fondu de Melvins à la milky-noise de DIIV

Les festivals suisses sont de petits joyaux étincelants – chacun avec sa propre personnalité. Certains longent les rives des lacs, d’autres illuminent les rues des villes : Montreux Jazz, Kilbi, Paléo, Jval, Festi’Neuch, L’Estivale, Venoge, Nox Orae, La Cité… et puis il y a ce rendez-vous montagnard qui attire les amoureux de stoner rock, d’alternatif bruitiste, et de tout ce qui se trouve entre les deux : la mondialement célèbre Rocklette du Palp Festival.
Melvins, as de la double-crème de batterie (dg)

Pour moi, La Rocklette – Tome 1 avec Melvins a été un glorieux retour en arrière, une fenêtre grande ouverte sur la bande-son de ma jeunesse – ces années de noise US, grunge et sludge métal, traversées d’un courant shoegaze : Sonic Youth, Nirvana, Slowdive, Pond, Swervedriver, Mudhoney, My Bloody Valentine, Ride et, bien sûr, The Pixies. Melvins fait partie de ce « Panthéon » sonique et leur concert fut forcément mythique. J’en fus. A la Rocklette, avec tranche de raclette minute et vin du coin qui plus est. Bel assemblage valaisan.

Les héros des Melvins sont montés sur scène après l’impressionnant groupe instrumental lausannois Monkey3, ici au « Goly » à quelques encablures de la buvette du Bruson, on boit du petit lait. Le public est venu en masse, c’est complet. Vêtu majoritairement de noir et parlant surtout le suisse allemand, le peuple stoner friendly est rassemblé dans ce petit écrin naturel de Bruson, au cœur du Val de Bagnes. Les sons de l’après-midi se répandent dans la vallée, le paysage est une carte postale parfaite. La température idéale, l’odeur de fromage inévitable, et la montée vers la scène courte et clémente. Tous les ingrédients pour une fête amicale sont réunis. La zone alpine choisie par la belle équipe du Palp semble une évidence. Avant de se lancer, Melvins a pris son temps pour accorder les toms et la caisse claire de leurs deux batteries – celles de Dale Crover et de son copilote Coady Willis. Buzz Osborne, figure tutélaire à la chevelure électrique et cartoonesque depuis plus de 40 ans, observe la scène avec sérieux. À la basse, Steven Shane McDonald – grand, élancé, membre de Redd Kross dans ses moments hors sol melvinien – arbore sa casquette « Mountain Dude » avec un mélange d’assurance et de détachement. Le groupe dégage une présence indéniable.

Pour les historiens du rock, la connexion avec Nirvana et Kurt Cobain n’est jamais loin. Kurt avait appris ses premiers riffs de guitare auprès de Buzzo et avait même formé Fecal Matter avec Dale Crover avant de l’enrôler comme premier batteur de Nirvana. L’esprit de Kurt Cobain flottait dans l’air. C’était sain et presque spirituel.

Pas de préliminaires. Melvins est au taquet. Ils ont ouvert avec Working the Ditch – les deux batteries parfaitement synchronisées, frappant avec la précision d’une parade du Basel Tattoo. Les têtes se sont mises à hocher dans les premiers rangs. On sentait à la fois le sérieux et le plaisir de livrer cette musique. Comme dirait un philosophe du football anglais : « La musique, ce n’est pas une question de vie ou de mort – c’est bien plus important que ça. » Et ça s’applique au groupe de la côte ouest américaine qui a élevé son genre sludge metal au top de la discipline. On les soupçonne d’avoir influencé tout le grunge du coin, Soundgarden et Pearl Jam/Temple of the Dog itou.

Quand The Bloated Pope a démarré, la foule est devenue une marée lente et puissante. Les crowd-surfers ont flotté au-dessus du pré comme des offrandes aux dieux de la montagne, tandis que les vaches au près, impassibles, semblaient mâcher en rythme. Les Melvins jouent avec le tempo et l’atmosphère, tissant une connexion magnétique avec cette assemblée haute en couleur. Mon voisin – qui avait vu le groupe dix fois à travers plusieurs pays – est aux anges. Un copain survole ma tête dans un moment de lévitation humaine ; je l’ai aidé à se poser. Le set est serré, précis, et débordant d’énergie, parfois ample aussi avec la voix de Buzz s’incrustant dans les interstices des relents percussifs lumineux et aigus de Coady Willis et Dale Crover.

Pastorale américaine du samedi ou véritable « Manifest Destiny » du grunge, Melvins tel qu’il est (dg)

Pendant la pause, j’ai discuté avec Hélène, Momo, Anthony, Andrea et Julien – des Lausannois qui vivent pour cette magie valaisanne bien particulière. Nous avons échangé sur le Palp, son histoire, sa force et le respect qu’ils voient au public et aux artistes. Tout y est. On a parlé Valais aussi. Du Sunset, ce bar dont la petite salle de concert enfumée (normale il y a fumoirs internes dans les rades du canton) accueille pourtant des pointures mondiales du metal, le Sunset est à Martigny. Serré·es épaule contre épaule, le Valais central et le Bas-Valais peuvent donner l’impression d’être l’épicentre de l’univers rock – surtout pendant la Rocklette. On sent le Haut-Valais et le peuple berno-fribourgeois aussi présent. On se croirait un peu en terre BadBonaises, je croise d’ailleurs Daniel Fontana, envoyé spécial au pays du terroir-rock, amitiés entre artisans du fait maison/DIY.

Juste avant le grand frisson du Col du Lein, on entendait à plusieurs km à la ronde les riffs de DIIV (dg)

Dimanche dernier, j’ai entrepris la montée raide à travers les champs pour attraper le dernier concert de la Rocklette 2025 : DIIV. Une mission portée par la conviction et l’envie de déplacer des montagnes – car ici, on se sent petit face à la nature, mais c’est justement là que réside le plaisir. À seize heures, les cloches de l’église du Levron sonnaient ; il me restait encore 3,5 km à parcourir, en serpentant sur le sentier de pierre. À pied, à bon rythme, 30 minutes auraient suffit, ce fut exactement ce temps de voyage.

DIIV étaient ensorcelants – un rêve enveloppé de larsens. Ils sont allés plus loin que jamais dans leur noise-pop rythmique et scintillante, bâtissant des chansons comme des battements de cœur mécaniques, hypnotiques et assurés. Blankenship, mon moment de grâce, est arrivé vers la fin, suivi de l’hymne Doused. Ils ont tissé des accords mineurs sombres et majeurs entêtants dans des refrains qui entraînaient un léger balancement de la tête mais régulier comme des religieux un jour de fête – enveloppé d’air frais de montagne et de lumière dorée de fin d’après-midi. C’était comme dériver dans un courant chaud et salé, puis se réveiller dans un lac alpin glacé, le soleil se brisant à la surface. DIIV a ce don d’étirer une pop-song de trois minutes en un sortilège prolongé, laissant résonner quelques riffs de guitares jingle-jangly chères à la mémoire collective de l’indie comme un manifeste. Entre les morceaux, leurs messages préenregistrés oscillaient entre des clins d’œil pour vendre leur merchandising et des échanges indirects et déshumanisés, presque désarmants, avec le public. Zachary Cole Smith, guitar-hero introverti et chanteur à la voix chaude et veloutée, ajoutait à l’aura mystérieuse ; la basse de Colin Caulfield était un pouls vivant, énergique et précis ; la guitare apocalyptique d’Andrew Bailey reposait souvent sur ses genoux comme une arme en train d’être rechargée ; et Ben Newman, véritable boîte à rythmes humaine, poussait l’ensemble vers un grondement étrangement organique. Au Col du Lein, le tout a pris une tournure surréaliste. J’ai ressenti une dissociation rare et précieuse – ce silence intérieur que tous les gourous de la méditation guidée promettent. Pour un après-midi, DIIV a été mon gourou. Plus qu’à Nox Orae il y a quelques éditions.

Ben Newman, force métronomique de DIIV, porte-étendard d’un son très travaillé (dg)

Le Col du Lein offrait plus d’espace que Bruson – moins intime, mais tout aussi captivant. J’y ai rencontré Christèle, Boris, Lina et Virginie ; nous avons échangé des souvenirs de concerts passés à la Rocklette (j’en avais peu car c’est ma Toute Première édition) ou ailleurs et on s’est remémoré l’énergie positive que tous ces groupes laissent derrière eux. La formation norvégienne Slomosa par exemple, qui a précédé DIIV, a marqué le public, et la conversation a dérivé vers la venue de Josh Homme au Paléo. A ce héros qui viendra un jour à la Rocklette, c’est écrit… j’en rêve maintentant.

La Rocklette est finie, mais l’écho demeure – vibrant dans la poitrine, roulant dans les oreilles, et parfumé d’un mélange de bois brûlé et de fromage fondu.

Texte et photo David Glaser

Merci à Michel May et à toute l’équipe du Palp.

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