Révélation ? Le terme n’est pas exagéré. La mise en scène de Michael Thalheimer offre une sobriété saisissante, dépouillant l’œuvre de tout artifice superflu pour laisser place à l’essence pure de la tragédie wagnérienne. Les corps de Tristan et Isolde, séparés par plusieurs mètres alors qu’une étreinte pourrait les réunir, amplifient la tension, renforcée par un jeu d’ombres magistralement conçu. L’arrivée spectaculaire de Brangäne, descendant du haut du Grand Théâtre à mi-parcours, ajoute une touche de mystère. Elle surprend le spectateur, caressant presque les oreilles et nous faisant vaciller. Sa voix emplit l’espace d’une onde bienveillante, réconfortant Isolde de façon inattendue. Une trouvaille scénique, dites-vous ? Oui, la mise en scène regorge d’astuces et propose des postures inédites aux personnages. Cette béatitude de Brangäne marque une rupture dans cet opéra de cinq heures, entractes compris. Les présences de Tristan, Isolde et des autres personnages sont sublimées dans un décor minimaliste mais efficace, où le « donut lumineux », imaginé par Henrik Ahr, sert de métaphore à la temporalité et au temps qui s’égrène inexorablement. La lumière et les ombres veillent, comme des éléments naturalistes, bouleversant une mise en scène fluide mais montante. On se surprend à fondre pour les voix de Gwyn Hughes Jones et d’Elisabet Strid, bien que légèrement en deçà de la puissance attendue par les aficionados aguerris des opéras de Wagner. L’amour est omniprésent, diffusé par petites doses presque mortelles. Les teintes blafardes évoluent vers des rouges orangés intenses qui frappent les rétines dans les moments de climax. On loue l’inventivité de la production, en espérant que l’OSR continue à maintenir cette densité.

On ne sera pas déçu : si Gwyn Hughes Jones passe une bonne partie du temps à terre, sa voix reste puissante et sublime le texte. Les rencontres grandiloquentes entre le Roi Marke et Tristan mettent en lumière l’interprétation exceptionnelle de Tareq Nazmi en Roi Marke. Sa longue silhouette imposante et sa voix puissante et déchirante soulignent la noblesse trahie par Tristan et Isolde. Vêtu d’une longue tunique blanche conçue par Michaela Barth, Marke évoque à la fois un souverain légendaire et une figure futuriste digne de Matrix, incarnant une pureté bafouée qui accentue encore plus la tragédie qui se déroule sous nos yeux. Sous la direction musicale de Marc Albrecht, le chœur du Grand Théâtre et l’OSR interprètent une partition de toute beauté. Albrecht fait jaillir la puissance de la musique de Wagner avec une intensité rare, mais sans jamais tomber dans l’excès. Chaque nuance est parfaitement dosée, chaque crescendo ajoute une montée en puissance qui fait vibrer la salle. Les tableaux s’enchaînent avec fluidité, sans précipitation, créant un rythme envoûtant où les climax des fins d’actes résonnent avec une force redoublée. Le célèbre philtre d’amour semble avoir des effets sur le public lui-même, pris dans le tourbillon des émotions musicales.

Un Matrix à l’honneur bafoué
La mise en scène minimaliste de Thalheimer, en contraste avec l’intensité de la musique, confère à l’opéra une élégance rare. La simplicité des gestes et des mouvements renforce la sensualité à peine dissimulée qui imprègne chaque scène. L’alternance entre des gestes économisés et des moments d’intensité dramatique crée un effet captivant, presque hypnotique. Les mouvements de colère, de désarroi et de violence arrivent sans précipitation, comme légèrement détachés, la scène du calice en verre qui explose quasi au ralenti en étant un exemple saisissant. Le jeu de Melot, interprété par Julien Henric, contraste par une gentille nervosité qui le détache de ce ballet de corps parfaitement synchronisés. Les costumes, avec un Tristan vêtu d’une ample tenue correspondant à l’allure modeste et gris-noir de son écuyer, ajoutent à cette esthétique de sobriété et de tension.

Le public, d’abord surpris par cette approche épurée, est rapidement emporté par l’onde émotionnelle qui traverse la salle. L’orchestre gronde, mais sous la direction d’Albrecht, il ne couvre presque jamais les voix, qui s’élèvent dans ce maelstrom sonore avec une clarté stupéfiante. Chaque note, chaque mot est ciselé avec précision dans la bouche de Tristan, mettant en lumière la foudre des sentiments qui frappent les personnages. L’atmosphère de désespoir s’installe peu à peu, ponctuée par des moments de chant d’une intensité vibrante. Mention spéciale à Isolde, qui marie à sa performance une grâce évidente et une sobriété théâtrale qui sert son interprétation. Sa tendresse retenue apporte un contrepoint délicieux à son jeu.
Après près de cinq heures de représentation, le public genevois, conquis, offre une standing ovation bien méritée. Le Grand Théâtre de Genève, avec cette vision minimaliste et puissante, confirme son rang parmi les grandes scènes mondiales capables de sublimer l’œuvre wagnérienne. Dans cette salle, la passion est palpable, portée par des chanteurs et musiciens qui se donnent corps et âme, rendant cet opéra profondément séduisant et mémorable. L’empreinte émotionnelle laissée sur un public ébloui par l’amour est indéniable.
David Glaser & Franziska Rausch
infos : Grand Théâtre Genève – https://www.gtg.ch/
Merci au GTG et plus particulièrement à Karin Kotsoglou